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vendredi 23 avril 2010

San-Antonio à l'Isara : quatrième de couverture

San-Antonio à l'Isara : Que chacun y mette du sein !

A qui fait-on appel quand les cadavres tombent comme des mouches dans le girond d’une école d’ingénieurs lyonnaise, l’Isara ? Réponse : pas à moi ! Le commissaire divisionnaire Deboeuf, de la criminelle à Lyon, fera bien l’affaire.

Penses-tu : ces cadavres n’ont, parait-il, rien à voir les uns avec les autres. Des petits meurtres. Des petites affaires que la coïncidence centralise au même endroit. De la gnognotte pour petits inspecteurs de police, ça !

Sauf que je ne m’en laisse pas compter. Une coïncidence ? Mes fesses ! C’est tordu, c’est caché, c’est labyrinthique, mais l’ensemble fait bel et bien partie d’une même enquête. Dans laquelle je me lance à corps et à collègues perdus : Jéjé, Pinaud, Béru ? Momentanément absents !

Va donc falloir que je mouille le maillot avec les allié(e)s rencontré(e)s sur place. Et que chacun y mette du sein !

mardi 13 avril 2010

San-Antonio à l'Isara : Epilogue - seconde partie

Où je récapitule pour pas que les lecteurs capitulent

Il est content de me dépasser dans la réflexion, le Dabe. La supériorité de la tête pensante de la police sur les hommes de terrain, ça lui donne des frissons dans les testicouilles. Il suggère :
- Imaginons que je m’appelle Jean Simon. Ou non, plutôt… oui, disons Victor… Hugo. Oui voilà, c’est très bien. Victor Hugo. Vous y êtes ?
- J’y suis, monsieur le directeur !
- Moi, Victor Hugo, je subtilise plusieurs centaines de kilogrammes de drogue à l’Isara. Peu de temps après, trois personnes liées à l'Isara, ayant un prénom pour nom de famille sont tuées. Le fait que les meurtres soient exécutés en modes divers et variés perturbe alors sans doute les forces de l’ordre. Le fait que trois autres victimes aient un patronyme normal également. Mais moi, le coupable, je me méfie ! Je fais le lien ! Je me protège ! Je m’enfuis !
- Permettez un petit compliment, monsieur Victor Hugo ?
- Plait-il ?
- Vous êtes un génie ! Passez moi la familiarité, je ne trouve pas d’autres mots. Evidemment, si le vrai coupable n’était pas dans les premiers interrogés, il devait nécessairement s’inquiéter à l’écoute des actualités.
- Evidemment ! Nécessairement ! répète Achille d’un air entendu.
- Mais cela faisait partie du plan de Durêve. Les dix suspects aux deux noms étaient surveillés depuis le début. Durêve avait posté des guetteurs. La stratégie était bonne : en tuant les suspects déjà interrogés, Durêve appâte la brigade criminelle et pas celle des stups. Ce qui lui assure une certaine discrétion, car même s’ils se font attraper, aucun de ses meurtriers ne sait que tout tourne autour d’une affaire de came. Mais surtout, ces meurtres, pense-t-il, vont forcer le vrai coupable à se démasquer. En fuyant, en se protégeant, que sais-je? comme vous le suggériez.
- Mais Durêve ne surveillait pas les bonnes personnes... il eut fallu qu'il surveillasse son propre demi-frère ! s’emballe Achille. Et, logiqement, aucun des suspects ne s’est trahi…
- Ce qui a plongé Durêve et Leton dans une situation délicate. Les suspects Pierre Charles, Cécile Baptiste et Fabien Henri : questionnés sans succès. Les innocents Jean-Noël Gigonnade, Benjamin Pointe, Jean-Jean Belleride : tués pour la diversion. L’auxiliaire Jeannot Reliure et sa fiancée Jeannette : sacrifiés. Au bout de onze cadavres, toujours pas de mouvement parmi les trois suspects restant !
- La marge de manoeuvre se réduisait ! triomphe le Vieux comme s'il y était.
- Et oui ! C'est pourquoi, avant de s’en prendre aux derniers suspects, Durêve a souhaité explorer une nouvelle piste…
- Laquelle ? demande le Tondu.
- Inutile de faire semblant, monsieur le directeur. Votre modestie vous honore, mais je sais que vous avez deviné.
- Humpf, oui,naturellement, non, je vous en prie, continuez, marmonne Achille.
- Durêve m’a vu près de la troisième victime, à Paris. Il s’est renseigné sur moi, et s’est rendu compte que j’avais, par le passé, montré une certaine aptitude à la résolution d’enquête, si vous me permettez la formule. Il m’a même cru un peu plus rapide que je ne le suis, et a pensé que j’avais déjà le voleur en tête, ou a minima un certain nombre d’éléments à lui apporter. Il a donc capturé un de mes amis dans le but de me faire parler, et m’a donné rendez-vous à l’Isara. But de la manoeuvre : en savoir plus sur son voleur sans avoir à culbuter un ou deux innocents de plus.

Le vieux se lève, fait quelques pas, se rassoit. Il est comme les tennismen qui avant chaque service, font rebondir la balle, toujours le même nombre de fois sans même s’en rendre compte. C’est leur tic à eux. Le sien, c’est de lever, balader, puis rasseoir son triste cul avant les échanges verbaux.
- Pourquoi là ? demande-t-il finalement. Paulo ayant disparu, l'Isara n'était plus aussi accueillant pour ces canailles.
- Certes ! Ils ont du gazer le veilleur remplaçant de Paulo. Mais Leton, à force de travailler la nuit à l'Isara, avait pris ses repères. Et puis l’école est située dans une zone de bureaux, très tranquille la nuit en cas de grabuge. Enfin, puisque cette aventure s’intitule « San-Antonio à l’Isara », il faut bien rentabiliser le titre…
- Admettons. Vous vous rendez donc sur place en avance. Vous déjouez le piège, élucidez l’affaire, puis échappez aux hommes de Pozzi qui a, de son côté et par des voix différentes, également tiré l’histoire au clair. Polo, Durêve et Uduku y laissent la vie. Quant à Leton ?
- Il a été touché à la jambe lors de la première fusillade. Par erreur, sans doute : Pozzi, comme Durêve, souhaitait le garder sous sa coupe : ce chimiste représentait à leurs yeux une corne d’abondance formidable ! Sans connaissance, il a été oublié par nous autres sur place, et probablement considéré comme mort par les hommes de Pozzi qui sont arrivés par la suite. Il est actuellement à l’hôpital Sain-Luc-Saint-Joseph de Lyon. Cette histoire l’a calmé (et non pas camé) : il arrête la drogue et même la chimie. Il a décidé de se mettre à la musique.
- Bien. C'est une vocation plus saine.
Le Dabe, je sais qu'en terme de musique, il est plutôt piano que guitare. Mais il est surtout plutôt science que musique. Mathias m'a dit que le vieux avait rapidement et discrètement essayé d'enrôler Leton dans l'équipe de la police scientifique. Pas fou, le Vioque ! Il a beau chiquer les innocents, je me doute bien qu'il en sait plus que ce qu'il dit. Changement de sujet de la part de Chichille :
- Reste le cas Pozzi. Il est, si mes informations sont bonnes, lui aussi à l’hôpital Saint-Luc-Saint-Joseph, en réanimation. Exact ?

Refroidissement soudain ! Tout récapituler en léchant les fesses du Vieux n’a visiblement pas suffi à le dérider complètement. Le cas Pozzi-Béru le chiffone, il a retrouvé sa gueule d’enterrement. Et pas n’importe quel enterrement : le sien !
- Ecoutez, San-Antonio, solennelise-t-il. Que Blanc, Pinaud et Bérurier aient participé à cette mission sans être assermentés est un problème mineur au regard de l’aide qu’ils vous ont apportée. Mais que ce dernier… fasse… ce qu’il a fait… et dans un lieu public, de surcroit…
- Je ne peux que répéter : nous lui devons d’avoir récupéré la drogue, plus des aveux dans bien d’autres affaires.
- Mais, pour commencer, que faisait-il sur le toit de cette auto ? s’emporte le Dabe.

C'est vrai, à la fin ! Qu'est-ce que le Gros faisait là-haut? Question que je me suis longuement posée... J'explique :
- Pourchassés par les gorilles de Pozzi, nous avons fui l’Isara à six à bord d’une Austin Mini, monsieur le directeur. Cinq à l’intérieur, Bérurier sur le toit. Quand Pozzi nous a dérobé le véhicule, Bérurier était toujours allongé dessus.
- Pourquoi diable n’en est-il pas descendu quand vous vous êtes arrêté ?
- Il s’est endormi, monsieur le directeur.
- Vous plaisantez !

Et non, je ne plaisante pas ! Sa Majestée n’était pas blessée, mais elle s’était simplement endormie sur le toit de la Mini. Pozzi, qui s’est précipité vers la tire en défouraillant sur moi, ne s’en est pas rendu compte. Comprenant que ça allait rapidement barder pour son matricule et qu’il n’avait plus rien à espérer à Lyon, le napolitain mis les adjas, direction : l’autoroute de Turin.

C'est sur une aire d’autoroute, alors qu’il comptait changer de guinde pour éviter les barrages que nous avions fait mettre en place un peu partout avec le signalement de la Mini, que Pozzi a malencontreusement refermé sa portière sur le doigt de l’Hénaurme.

Grosse surprise de Pozzi, grosse rogne du majestueux. Qui commence à tabasser le nain. Découvrant en cours de route qu’il a affaire à Pozzi en personne (dont je lui avais parlé mais qu’il n’avait jamais vu), le Dodu prends l’initiative de donner une tournure interrogative au passage à tabac. Pozzi est un dur : il se tait. Béru sort alors l’artillerie lourde. Les vacanciers en transit sur cette aire d’autoroute perdue de Savoie ont la stupeur de voir le gros, cul nu et pointé à quelques centimètres du naze de Pozzi, poser des questions et loufer quand les réponses ne lui conviennent pas.

Certains essayent bien de s’interposer. Un savoyard courageux s’évanouit en s’approchant un peu trop près des effluves (un Savoyard pourtant !). Un touriste anglais menace, à distance, d’appeler la police, ce à quoi Béru répond en tendant sa brême « Aïe âme oine Flicman maille self, sœur ! ». Convain-cul (poilu et malodorant), le rosbif (heureusement Italophone) va jusqu’à prendre en note les aveux exhaustifs de Pozzi qui, asphyxié, en perd son français. Les notes du rosbif nous permettent de clore l’affaire proprement. Hélas, la méthode, exhibée au grand public, déplait au Chauve.
- Bien, San-Antonio, décrète-t-il, solennel. Merci d’être venu, je vais aviser.

Je mate Achille en me levant. Et décèle un minuscule, ténu, tout petit, rabougri, fripé, piètre, dérisoire et insignifiant bout de sourire à la commissure (de police) droite de ses lèvres. C’est gagné ! Le gros n’aura pas d’ennui. C’est l’effet-prout. Tordu, quand on y pense ! Craquer une louise devrait être aussi normal que respirer ou avoir les cheveux qui poussent. Mais non, non ! Certains, parmi la race prétendument la plus évoluée sur terre, ont réussi à faire de la loufe un élément de gêne. Et, fort heureusement, de rire ! Le Tondu ne fait pas exception et bizarrement, l’équilibre semble pencher du côté de la poilade.

La nouvelle assistante du Vieux me raccompagne jusqu’à la porte. Elle a l’air coquin, tiens, dans sa robe sombre. Je gage que le Dabe la satisfait mal, la pauvre bichette. Elle me semble mériter un chibre tonique, cette petite. Après qu’un minable ait dérobé pour une fortune de drogue, j’estime avoir le droit, moi, de dérober cette gerce. De la déchausser, de la déculotter, de la désoutiengorger.

Je sors d’une nuit blanche, je suis un brin fatigué : va donc falloir qu’elle y mette du sein !

vendredi 9 avril 2010

San-Antonio à l'Isara : Epilogue - première partie

Où je récapitule pour pas que les lecteurs capitulent

Je regarde parfois des choses qui ne me regardent pas. C’est ce qui fait de moi un enquêteur hors-paire. Le Scalpé du bulbe... pardon : Achille Hachille, le directeur de la police, le sait bien, et il me passe volontiers mes initiatives un peu tsoin-tsoin quand (je devrais dire « car ») elles sont couronnées de succès. Pour une raison qui m’échappe et qui me pèse (qui m’est chape !), il a moins de facilité avec les libertés que peut prendre Béru.

Le Vieux caresse son bureau avec ses long salsifis. Il se recoiffe une mèche qui n’existe plus depuis des lustres. Me regarde. S’apprête à bonnir un discours que je n’ai pas envie d’entendre. Pour pas t’emmerder pendant une conversation, ouvre ta gueule, comme disait je sais plus qui. J’interviens donc :
- J'insiste sur le fait que la démarche de Bérurier nous a permis de mettre la main sur le stock d’Héroïne que Pozzi s’était approprié. Et d’élucider une demi-douzaine d’affaires mal classées dans lesquelles l’Italien trempait de la tête et des épaules.
- J’entends bien ! s’exclame sèchement Peau-de-Fesse. Mais vous le savez, San-Antonio. La fin ne justifie pas toujours les moyens. Surtout certains moyens ! Ce qu'a fait Bérurier...

Il se lève, fait un tour de son bureau, se rassoit. Je sens bien qu’il a envie de passer l’éponge, Achille. Mais ça ne lui est pas facile. Il va falloir que je l’aide à noyer le poisson.
- Reprenons le tout du départ, suggère-t-il. Je n’ai, après tout, pas suivi cette affaire de près. Hier midi, vous me demandez l'autorisation de prendre en charge l'affaire... 24 heures et quelques morts violentes plus tard, on m'apprend sans aucune forme de détail que Bérurier s'est rendu coupable de... de... hum.

Certains mots refusent de sortir de certaines bouches. Le Vieux n'a pas l'intention de se faire violence pour dire "prout", "zigounette" ou "augmentation salariale". Il enchaîne :
- Hum ! Parlez-moi de Joss Leton.
- Joss Leton était un chimiste jeune et brillant, monsieur le directeur. Mais instable. Il a mis sa science au service de la Maffia italienne. Dans un mauvais labo, il produisait de l’héroïne basse qualité pour le compte de Pozzi. Mais ce travail ne lui convenait pas : il se sentait capable de créer une dope bien plus élaborée, à condition d’avoir un matériel plus moderne.
- Un beau jour, intervient le Scalpé Suprême, son frère lui apprend que ces moyens sont accessibles à l’Isara, l’école pour laquelle il est garde de nuit. Juste ?

Il biche toujours quand il a l’impression de tout deviner, le Vioque. Je suis là pour l’adoucir : je décide donc de le caresser dans le sens du non-poil.
- Parfaitement, monsieur le directeur ! je m’enthousiasme. Walter Paulo, qui n’est en réalité que son demi-frère, lui suggère ceci : commencer ses travaux de recherche, puis les mettre en application à l’Isara, toutes les nuit où lui, Paulo, est de garde.
- Ce que Leton accepte, je parie !
- Vous avez tout bon, monsieur le directeur. Leton est un fortiche : il trouve rapidement la formule qui lui permet, à partir du pavot fourni par Pozzi, de continuer sa camelote pour le Napolitain tout en produisant son héroïne parfaite en parallèle. En plusieurs mois, 250kg de poudre sont dissimulés dans un faux plafond de l’Isara. Seulement voilà : au moment où Leton prévoit de commencer la commercialisation de son produit…
- Ne dites rien ! s’exclame le Tondu. Le stock disparait ! C’est cela ?

Mes yeux ronds et ma bouche béante terminent de convaincre le Dabe qu’il est loin devant Sherlock dans la hiérarchie des cadors de la déduction.
- Et je mettrais bien une pièce sur l’identité du voleur, ajoute-t-il, son long index inquisiteur pointé vers moi. C’est Walter Paulo qui a fait le coup !
- Comment l’avez-vous deviné ?
- Une inspiration, affirme le Vieux avec une modestie aussi fausse que je suis sceptique.
- C’est prodigieux, cette inspiration ! Paulo, en effet, se fait la malle avec les 250kg. Etant seul àl’Isara dans l'exercice deses fonctions, il a facilement pu réaliser l’opération en toute discrétion une nuit où Joss ne produisait pas. Le lendemain, il contacte son demi-frère, catastrophé, et joue le complice accablé : « quelqu’un s’est emparé de notre butin ! ». Paulo rassure Leton : tout le personnel de l’Isara, les élèves, les profs et tout ce qu’on peut trouver dans une école (la liste est plus longue et plus étonnante qu’il n’y parait ! mais baste, le temps me manque pour développer ce point), est soumis à un système de badge. Il va facilement trouver qui s’est introduit un nombre suffisant de fois dans la cache pour la vider.
- Alors ! s’écrie le Vieux en fermant les yeux et avec l’air de produire une réflexion intense. Alors… alors… il lance son demi-frère sur une fausse piste…
- Si vous ne m’avez jamais vu bluffé, monsieur le Directeur, profitez-en. Car vous avez mis dans le mille ! Paulo réussit en une seule ruse à : donner à son frère un indice bidon sur le coupable, qui aurait un prénom pour patronyme ; disparaitre sans laisser d’adresse en prétextant qu’il s’est trop mouillé ; faire en sorte que Leton ne puisse plus avoir accès aux relevés des badgeuses. Leton est désemparé ! Il fait alors appel Yvan Durêve, un embobineur de première. J’ignore comment ils se connaissaient, mais en tout cas, Durêve accepte de marcher dans la combine de Leton. Il commence par contacter Paul Uduku, un étudiant de l’Isara, pour obtenir une liste des doubles-prénoms. Le gosse tape dans l’annuaire de l’école et liste les personnes concernées. Elles sont au nombre de dix. Durêve déploie une armée de malfrats pas chers pour pister ces dix suspects. Dans le lot, quatre ont des alibis en béton armé pour la période du vol.
- Mais les six autres, non ! Et c’est à eux, j’en mettrais ma main au feu, que Durêve s’en est pris.

Je me retourne. Je tourne ma tête dans tous les sens, comme si je cherchais quelque chose dans la pièce.
- Tout va bien, San-Antonio ? s'inquiète le bientôt gâteux.
- Vous m’avez piégé, monsieur le Directeur ? je demande. Où est la caméra !
- Pardon ?
- Vous avez lu tout le dossier ! Et vous êtes en train de me filmer pour immortaliser mon ébahissement face à votre sagacité simulée.
- Mais grands Dieux non ! proteste-t-il. Je n’ai rien su de cette affaire, si ce n’est son dénouement. Je le jure !
- Alors comment expliquer le fait que vous en deviniez tous les rebondissements ? Car, oui, monsieur le directeur, c’est bien aux six autres suspects que Durêve s’en est pris ! Il les a interrogés, les uns après les autres.
- Et naturellement, ils ne savaient rien ! affirme le Dabe sur un ton péremptoire.
- Naturellement ! Par discrétion, Durêve a fait assassiner ceux qu’il a pu cuisiner. Comprenez : quand vous demandez à un inconnu s’il vous a dérobé une petite fortune en héroïne, vous n’avez pas intérêt à le laisser vivant derrière vous.
- Bien sûr que je comprends ! s’emporte le Vioque.
- Leslie Psales, une pro de la lame, Vatlav Elku, un Slovaque maniaque de la corde, et Jacek Enkula, un excité polonais de la gâchette, ont perpétré les trois premiers meurtres. Le Gang Rennais, un groupe de trois bricoleurs, était censé s’occuper de deux autres suspects. Nous avons retrouvé leurs références dans les affaires de Durêve. Pour brouiller un peu les pistes, notre barbu a également fait tuer trois innocents dans le laboratoire de Physique de l’école, via un pauvre bougre nommé Jeannot Reliure.
- Stop !

Le Vieux a levé sa grande paluche devant moi. Il a les sourcils aussi froncés que possible.
- Quelque chose me chiffonne.
- Quoi donc, monsieur le directeur ?
- Quelque chose qui cloche dans le plan de Durêve. Le voleur, s’il avait existé… constatant les assassinats, il aurait du se méfier, non ?
- Je ne suis pas sûr de vous suivre, affirmé-je alors que je vois clairement où il veut en venir –mais faut le faire mousser un maximum !

lundi 5 avril 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 21

« Une tire de volée » n’a que peu de choses à voir avec « une reprise sans contrôle »

Sur les indications de Mathias, j’allume le radar (oups ! excusez-moi : j’ai complètement inversé l’ordre des lettres… tuz !).
- Cap au Nord-Est ! je déclare, tel Cristophe Colomb, qui en son temps a du faire l'objet de certaines blagouze scatophiles, biscotte son blaze évoque quand même l'endroit où la crotte se forme.
- C’est normal de filer au nord quand on veut rentrer en Italie ? demande Eloi.
- Je pense que Pozzi s’éloigne simplement du merdier à l'Isara pour ne pas être sali si les volailles venaient à rappliquer pendant la fusillade, suggéré-je. Il a probablement donné un lieu de rendez-vous à ses sbires une fois le massacre terminé ?
- En tout cas, il conduit comme un manche ! remarque Jéjé qui d'où il est parvient à voir l'écran du radar. Il zigzague à profusion !

On pourrait ajouter qu’il ne va pas bien vite. Guidé par le gone, on prends les grands axes qui jalonnent le trajet de Pozzi. En quelques minutes, on a sa guinde en visuel. Une Lamborghini pas crade, grand format. Il est encore tôt, et les voitures ne sont pas légion dans la capitale des Gaules. Tant mieux pour Pozzi qui semble mal maîtriser son véhicule.
- Qu’est-ce qu’il branle ? demande Eloi. Il est ivre-saoul ou quoi ?
- Et non, gone, je m’exclame : il est nain ! Il a du laisser tous ses hommes sur place. Or, seul, il est incapable de conduire. Il doit à peine voir la route s’il veut atteindre les pédales…
- Vivement qu’on le serre, peste Jéjé.
- En attendant, c’est nous qui sommes serrés ! ajoute Pinuche en pouffant lamentablement.

Un instant, la Lamborghini est hors de vue (elle reste hors de prix) pour avoir tourné à un feu. Quand nous parvenons au carrefour, la luxueuse caisse est à l’abandon sur les voies de tramway qui contournent une grande place -"Grange Blanche", d'après le môme. Le Rouquin s’arrête à une distance raisonnable.
- Suite du programme ? demande Jéjé.
- ‘peut pas être loin, je réponds. On sort et on fouille la place…

Je peux te certifier qu’il ne nous faut bien une minute pour évacuer la Mini. On est tout plié, encastré, coincé les uns par et dans les autres. Jéjé, Pinaud et Eloi donnent l’impression de sortir de la même boîte de sardines. Les tâches d’huiles sur le veston de Pinaud accentuent l’idée.
- Gaffe, le drôle est sûrement armé, je préviens. Rouque, reste avec le gone, par prudence.

On investit la place. On aurait d’ailleurs mieux fait d’investir dans le capitale d’une fabrique de doudounes ! Il gèle à pipe fendre (car après tout, on peut rire de tout, même d’avoir froid), ici, et le fait de sortir à 5 de trois mètres cubes rend le contraste con et triste. Rien ne bouge. Où qu’il est, ce con de Pozzi ? Je pose ma fesse droite sur le siège conducteur de la Lamborghini pour mater le tableau de bord d’un peu plus près : les clés n’y sont plus. Serait-ce à dire que le nain Pozzi cherche à empêcher toute nouvelle poursuite ? Le nain a-t-il largué sa chiotte simplement parce qu’il n’arrivait pas à la conduire, ou bien parce qu’il nous a repérés ? Je penche pour la deuxième option. Sinon, explique moi pourquoi il aurait garé sa guinde aussi mal ? Voilà bien l'attitude d'un gonze qui n'a rien à se reprocher, tiens !

Un type a dit : « le meilleur moyen de ne pas mourir de vieillesse, c’est de mourir d’autre chose ». J’aimerais voir le gars en question se faire tirer dessus. Ce petit malin se rendrait compte, à coup sûr, que mourir de vieillesse n’est pas une si mauvaise idée que ça ! Une dragée vient exploser le rétro gauche de la Lamb’, une autre explose le rétro intérieur après avoir joué à la perforatrice avec le pare brise. Ainsi va des rétros, Satanas ! comme dirait Diabolo. Pan ! annonce encore un revolver pour le moment anonyme. Flûte ! me dis-je dans mon for intérieur. Flûte de pan ! conclue un chilien de passage.

Je me tasse –c’est un peu fort de café !- derrière le volant. D’autre coups de feu claquent ici où là, puis un bruit de moteur s’invite à la nouba. Bilan du feu d’artifesse ? Jéjé et Mathias s’élancent dans une brève course dans la direction que je devine être celle de l’Austin Mini qui s'éloigne. Pinaud, lui, court dans une toute autre direction derrière son couvre-chef qu’un courant d’air emporte. Le Rouillé et Jéjé abandonnent vite l’inéquitable poursuite.

- Pas de mal, patron ? demande Mathias.
- Pas plus que de femelles ! j’écrie. Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Pozzi s’était planqué dans un buisson, explique Jéjé. Il s’est glissé jusqu’à la Mini pour la subtiliser, et il t’a canardé car tu étais le plus près de lui. Il t’a raté, heureusement : le temps qu’on réagisse, il avait déjà décampé.
- C’est ma chère Maman qui m’a raté, oui ! geins-je. Ce petit malin de Pozzi a pensé à emporter les clefs de son auto, lui, alors que j’ai bêtement laissé celle de la Mini sur le contact. Je suis le roi des ahuris, mégnace ! Sans parler de cette drôlesse de Marie-Emeline qui va jaspiner, pour sûr.

Là-bas, au loin sur la place, Pinaud vient de se fraiser la vitrine en essayant de rattraper bitos rabougri.
- Dites, chef, propose Mathias. Si on reprenait la poursuite avec la chouette auto que Pozzi a abandonné ?
- Tu rames du bulbe, Albinoche, je te dis qu’on a pas les clés. Le temps de trafiquer tout ça, le minus aura disparu pour de bon, tu penses : on lui a fourni la seule charrette qui colle à ses mensurations !
- Le dernier sésame que je vous ai fourni fonctionne aussi pour les autos, précise le Rougeoyant.

Pas faux ! (comme disent tous ceux à qui la mort vient rendre visite) Tu entends souvent parler de mon intemporel sésame, et bien sache que régulièrement, j’en change (quand son fils est allé chez le coiffeur, notre président a dit la même chose : « Jean change ! »), au gré de la modernisation des serrures. Le dernier modèle est effectivement façonné pour le détournement de guinde.

Nous nous ruons dans la Lamborghini (modèle Estoque ! l’un des seuls modèles Berline de la marque), qui nous parait d’autant plus spacieuse que nous sommes un de moins : Pinaud s’est perdu dans la nuit au gré de sa course laborieuse derrière son galurin. D’autor (mais à raison), je prends la place du conducteur. D’autor toujours (et d’auteur ! après tout, c’est moi qui écris), j’enfonce mon sésame magique dans la fente appropriée.

Je vais te dire : heureusement que mes sésames sont stériles, sinon, vu le nombre de portes qu’ils ont violées, ils auraient une descendance longue comme celle du prince Albert II ! (ça ferait des tas de petites clés de huis…) Si en plus je me mets aux guimbardes, mate-moi l'arbre généalogique typé Guiness ! (je ne parle pas de bière)

Ah ! le plaisir de conduire une vraie bagnole ! Monsieur et madame Célère ont un fils ? Jacques ! Mes compagnons en ont le slip plaqué dans leurs fauteuils.
- Où qu’il est parti ? je demande.
- Cours Albert Thomas, signale Eloi en me montrant une artère assez large.

Dans l’obscurité et le désert de la nuit (voilà une expression qui inspirerait beaucoup de mes amis les théatreux contemporains… servez-vous les mecs, régalez-vous, c’est cadeau !), j’aperçois tout juste les feux stops de la Mini qui finissent de tourner à droite, un peu plus loin. Harro sur le truand ! Il ne mesure qu’un mètre et voulait se mesurer à un maître ? Il va se finir par se faire mettre !
- Dites, demande soudain Eloi. Vous pensez qu’il s’est rendu compte que votre collègue était encore sur le toit de la mini ?

Fonce à ta bibliothèque préférée et jette toi sur le dictionnaire, s’il te plait. Puis cherche « stupeur », pour voir. Et si tu as la flemme de faire tout ça, si tu tiens à garder ton inculture crasse, contente toi de regarder ma fiole à cet instant précis, tu auras les grandes lignes de la définition sus-évoquée. Le gros ! Resté sur le toit de la Mini ! Je me retourne pour vérifier si le gone ne se paye pas ma poire (je sais pourtant que c’est au-dessus de ses moyens !), manque de peu de foutre la Lamborghini dans une station essence, redresse en catastrophe, puis pile pilepoil à trois centimètres d’une Super 5 mal garée.

- Pourquoi cet Empaffé n’est-il pas descendu de son perchoir ? m’étouffé-je.
- Aucune idée, lâche Jéjé. On s’en est rendu compte quand Pozzi s’est enfui.
- Pouviez pas me le dire, non ? j’enrage.
- On pensait que vous l’aviez vu, Patron, plaide Mathias pour se couvrir[1].

Je redémarre, inquiet.
- Il aurait pas morflé une bastos des sbires de Pozzi quand on a quitté l'Isara ? demande Eloi.
- C’est ce que je crains, laconiqué-je.

Je mets la sauce. Si Béru est resté immobile et silencieux sur l’Austin mini, c’est qu’il est méchamment blessé ! La Baudruche est restée tant de fois debout et fier après avoir pris des belles roustes… La possibilité d’un coup dur pour l’Hénaurme, voilà une idée qui me fait sérieusement cailler le raisin dans les vaines veines ! Dans la voiture, tout le monde se tait, sauf les 140 chevaux du moteur que je malmène. Las ! Plus trace de la minuscule auto de Marie-Emeline ! Pozzi a du bifurquer un certain nombre de fois et se perdre dans les petites rues alentours. Nada.

[1] Raffinée, celle-là ! Non ? (s) Sana

jeudi 1 avril 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 20

Ne confondons pas mini-caisse et gros prout

Mon appareil photo me le disait dernièrement : soyons objectifs. La situation aurait bien besoin d’un coup de Lustrine, car elle n’est pas brillante. On est tartes, tous les cinq dans notre cage d’escalier. « Cage », c’est le mot ! Pas d’issue, aucune planque, nada ! Mon optimisme vient de prendre un coup de saton puissant dans les roubignoles : me voilà avec mes fidèles lieutenants, OK ! Mais pris entre deux feux, qui ne sont ni de camp, ni de joie !

Jéjé et Béru canardent l’escadrin, derrière nous, un peu au pif, surtout pour dissuader les sbires de Pozzi de (nous) descendre un peu trop. Pinaud et moi-même, nous essayons d’en finir avec les trois zouaves du hall, qui se sont planqués soigneusement derrière le bureau d’accueil. Combien de temps ça va aller, tout ça ?
- Faudrait tenir jusqu’à l’arrivée de la poulaille, crie Jéjé. Ça défouraille quasiment en continu depuis 20 minutes, ici… y aura bien un particulier du voisinage qui, importuné par le bruit, aura fait le 17 !
- On est dans un coin où crèchent essentiellement des boites ! je réponds. Et pas des boites de nuit ! Les immeubles d’habitation les plus proches sont à tatawin ! Et puis là-haut, les volets étaient fermés, et ici, on est dans une cage d’escalier sans fenêtre… Rien à espérer de police secours, grand !
- On pourrait toujours appeler nous-mêmes ? tente Baderne-Baderne.
- J’en suis là, signale Eloi, portable en main, mais ça me dit que je suis bien en relation avec le commissariat du deuxième arrondissement, merci de patienter quelques minutes.
- J’enrogne d’avoir empêchié le Rouque de faire la pelle à la maison Pébroque du coin dès l’départ, rouscaille Béru. J’ai pêchié par morgueil : j’imaginasse qu’nous fussames capab’ d’gérer la crise entr’nous !

Et moi de lui avoir dit de jouer cassos pour suivre Pozzi : nous n’avons d’aide à attendre de personne. Pauvre Mathias : je l’imagine pistou (pardon : pistant) le macaroni jusqu’à Naples en espérant vainement que nous le rejoindrons bientôt !
- On tenterait pas une sortie tant qu’on en a encore dans le chargeur ? propose Jéjé.
- J’aime cette po-prose-ition ! approuve le Majestueux.
- Ce me semblerait plus respectable que de rester ici pour lâcher la rampe dans cette situation, ajoute le Débris, même si cet escalier offre un double sens amusant à l’expression. Oncques ne sauraient nier que nous avons tous, je parle au nom d’Alexandre, de Jérémy, d’Antoine et de moi-même –excusez mon silence à votre endroit, jeune homme, je n’ai pas le plaisir de vous connaître– oncques, disais-je, ne saurait nier de manière crédible que nous avons survécu à des situations ô combien plus dangereuses et périlleuse qu’icelle (je parle de la situation actuelle). Il serait particulièrement navrant de céder face à de simples maffieux quand les tyrans les plus puissants, les armées les mieux armées, les malfrats les plus fieffés, ont toujours eu à baisser l’échine face à nous autres ! Souffrez, puisque je suis responsable de notre impasse, que je me présente en tête de notre groupe face à l’ennemi.
- C’est fini les salami-lecs, oui ou merd’ ? s’emporte l’Hénorme. J’ai p’us qu’deux dragées dans l’magazine, on y va zou pas ?
- Validé ! approuvé-je, rempli de détermination, bien que mon python soit, lui, à nouveau complètement vidé. Go !

C’est craignos : nous fonçons (petite remarque au passage : le ciel, lui, devrait bientôt commencer à s’éclairer) tête baissée sur trois mecs armés en ayant nous-mêmes des armes quasiment à sec pour soutenir notre assaut. C’est un peu suicidaire, et la probabilité veut que tout ou partie de notre escouade y laisse son slip. Mais tu ferais quoi ? Tu attendrais que ça passe ? Faut avoir déjà été arrosé pour savoir ce que ça fait. Les rafales qui te taillent un short, c’est pas une pécadille, crois-moi (ce que Ponce Pilate disait régulièrement pour rigoler) ! Ça te pousse à l’action, même bête, même désespérée.

Nous nous apprêtons à foncer dans le tas, donc. Ce qui ne s’avèrera, en définitive, pas utile, puisque dans un fracas de vitre brisée et un grondement de moteur poussé à fond de première, une Austin Mini rose vient d’envahir l’Isara. Textuel ! Le bolide fonce doit sur le bureau d’accueil. Panique chez les Italoches ! Nos trois vide-flingues décarrent en quatrième vitesse de derrière leur planque. Trop lentement pour l’un d’entre eux, qui se fait faucher par la Mini. Trop vite pour les deux autres, qui se font cueillir par Jéjé, Béru et Pinuche. Poum, poum ! L’échappatoire de ces messieurs est avancée… (comme les lettres A et B, me signale Bernard Pivot).

On se précipite vers cette arche inattendue : derrière, ça pousse, sans jeu de mots scatophile. Si on veut pas en prendre plein les endosses juste au moment où la fuite par l’avant est possible, faut mettre les bouts. Seulement voilà, vu l’effectif, un monospace eut été plus indiqué ! Jéjé, Pinuche et Eloi se serrent sur la minimaliste banquette arrière ; je prends ma place habituelle, siège voyageur, ce qui ne m’assure aucun confort supplémentaire : il y a à mes pied tout un foutoir électronique que je n’identifie pas ; Béru, enfin, se répand sur le toit, qui ploie sérieusement.

Derrière le bureau d’accueil, j’aperçois le veilleur de nuit, qui, sereinement, continue d’en écraser. Le gaz sopo de Leton étaient aussi bien réalisés que ses bombes ou sa came, ma parole ! Je me dis que ce gardien va avoir une drôle de surprise quand il se réveillera dans un hall ravagé, au milieu des cadavres.

A l’intérieur de la tire, t’aurais pas la place d’ajouter une feuille de papier-cul ! Mathias, providentiel, parvient à redémarrer aussi sec.
- Tu tombes à pic, enflammé ! je m’exclame. Mais ne t’avais-je pas enjoint de suivre Pozzi ?
- Attention, il y a une dénivelée juste après la sortie, répond Mathias.

C’est une réponse comme une autre. Incontestablement, nous dévalons une volée de marches dans une série de secousses considérables. Les pneus et les essieux nous interprètent un duo de grincements en choc bémol majeur, et Béru rebondit plusieurs fois sur le toit, qui s’affaisse de 5 centimètres supplémentaires à chaque heurt. La môme Marie-Emeline va récupérer son auto dans un état moyen, je gage !

- T’es chié, ton coude enfoncé dans ma fesse ! se plaint Jéjé auprès de l’amère Loque.
- J’ai avalé ma cigarette ! s’exclame le Déchet pour toute réponse.
- Recrache pas, je réplique, on a plus la place pour ton mégot !
- Faut lâcher les ch’valets ! s’exclame Béru depuis l’extérieur. Les ritaux nous canardent sans disque-continuer !

Des balles sifflent autours de nous, certaines atteignent la carlingue. Bien que le haut des roues frottent quasiment le châssis, nous continuons d’avancer. D’un geste, j’indique au rouillé qu’il faut mettre les gaz.
- Heureusement que vous n’étiez pas là quand j’ai du effectuer la montée des marches, remarque l’incandescent en accélérant. Ce n'était déjà pas facile à vide...
- Fais-nous pas languir, Rouillé : comment te trouves-tu encore là ? je redemande.
- Vous m’avez demandé de pister le petit homme au costume, patron : le faire avec une Austin Mini rose n’aurait pas été facile, vous êtes d’accord ? Trop visible ! J’ai donc discrètement envoyé un tout petit émetteur aimanté de mon invention sur la tôle de l’auto quand elle est passé à mon niveau. Grâce au radar que j’ai installé à vos pieds, nous pouvons très facilement suivre sa trace. Ainsi, j’ai pu rester et intervenir en votre faveur quand j’ai senti qu’il y avait du grabuge.
- Un génie ! je m’exclame. Comment allume-t-on ce radar ?
- On lâcherait pas un peu de lest avant tout ? demande Jéjé. On étouffe ici !
- Pas le temps : on a des gorilles armés au cul, faut mettre un max de distance entre eux et nous. Et puis, après tout, vous m’avez rejoint pour qu’on résolve l’affaire-Isara tous ensembles. Faisons-le !

dimanche 28 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 19

« réunis » est l’anagramme de « suriné », « urinés » et « ruinés » !

Je fixe mes sauveurs encagoulés. Et m’exclame :
- Vous ! Ici !
- Bravo les mecs, c’est le gros lolot ! maugrée Béru en enlevant sa cagoule. On l’a in the baba en profonde heure : not’ surprise du chef qu’est flanquée à la baille aux corneilles, biscotte z’êtes incapab’ d’fermer vos clapoirs pour la mett’ un peu en sourdingue. Dans l’genre dix-craies, vous êtes des peintures ! Pas duraille de vous retapisser : un môme d’treize ans, il vous soutif n’importe quelle info stop-secrète en deux tantes, trois moulements… V’là où ça mène de jaspiner à qui meuh meuh. Quand j’pense qu’j’ai failli r’noncer à mon rab d'Montbazillac dans le t’es-givré, soif disant que la vinasse risquait d’me perdre-turber dans l’turbin ! C’est pas moi qu’est saoul au point de rêver-laid notre présence ici en rend-fort, que je susse ? Alors, on s’décarcrasse pour s’mett’ en fouille un conducteur « Est-ce N ? c’est F ! » pour débouler z’ici coup d’eau corps en pleine nuit, on savate trois zigs pour récupérer leurs nippes et z’arriver su’l’champ d’bataille la tête en-taboulé sous ces bonnets étouffe-crétins pour naître reconnu de personne… tout ça en vin ! Biscotte ? J’va te l’dire Sana : biscotte môssieur Peinture Noire a des états-dames à bombarder les gentils truands Suze-dits, alors qu’en défi ni tif, y a pas trente-six r’mèdes : un’ bastos pour chacun, le comté bon !

Je mate, ébahi, Pinuche et Jéjé enlever leurs cagoules également. Même en voyant leur tronche mi-amusée par la situation, mi-déçues par la manière dont elle s'est révélée, je n’ose en croire mes yeux.
- Mais comment vous êtes vous libérés de vos impératifs parisiens ? m’émerveillé-je. Le conseil de discipline de Béru ? La maladie de Ramadée ? Et comment, comment se peut-il que vous vous trouviez ici ?
- Ramadée va mieux, lâche brièvement le Noirpiot. Et puis ça m’embêtait de te laisser seul, loin de nous tous.
- C’est l’rouque qu’est à l’orgie-gine d’la farce, assure le Gros. Semblerait qu’tu t’sentasses seulabre sans les aminches, d’après lui ! Z’alors ni lune, ni bœufs, il nous à râpe-à-trier ici dans ce bon vieux département des côtes du Rhône, nous, tes alcoolites.
- T’étais censé être bloqué à la maison poupoule jusqu’à ton conseil de discipline, Gros ! je m’exclame. Tu risque Grosse Pomme[1] !
- Pas d’soucis pour mézigue : j‘ai parvenu à con-vaincre la grosse Nadine de pas m’attaquer, triomphe l’Hénaurme. Toi qu’affirmais qu’j’avais tout faux en essayant d’lui r’proposer une grimpette ! J’l’ai eu par derrière, à la cantine, juss’ après ton départ. L’plus duraille a z’été d’planquer Popol en éruption sous mon plateau. Et d’résister à l’attentat-scions de jaffer l’cassoulet qu’j’m’étais pris ! Quand elle a voulu s’assoir, j’me suis précibité sur sa chaise –skié pas z’aisé avec le grimpant aux chevilles- et j’ai joué au bilboquet z’avec sa chaglatte. Du velours : la vachasse taille large et n'porte rien sous sa jup'. L’rodéo en public, c’est pas si simp’, mais j’l’ai faite bicher prop’ et net ! Après cette séance, l’était plus prête de d’mander un bisse queue de m’traîner d’vant les p’tits Bruno.
- C’était d’ailleurs inutile, intervient la Pine en s'échauffant. Tu sais très bien qu’avec le plaido… le plod… déployer… que j’avais échaff… achéfaud… échauffadé tu t’en serais sorti sans problème.
- César a quand même été utile pour le transport, intervient Jéjé : Mathias nous a prévenu assez tard et les TGV ne roulent plus après une certaine heure…
- Mon tailleur a un frère qui travaille aux Pétété, tu sais ? explique Pinuche qui s’est procuré une ceinture, mais dont la braguette est grande ouvert, de manière à ce que son triste slip reste visible. Et bien son autre frère est pilote de Tégévé, figure-toi… On l’a convaincu, moyennant une entrée gratuite à la ferme pédagogique de Saint-Locdu-le-Vieux, de nous conduire ici au plus vite pour ne pas rater le dénouement !

Qu’ils sont complémentaires ! Qu’ils sont cons, tout court… Qu’ils sont beaux… Qu’ils sont là ! Ils ont volé un TGV pour venir à la rescouscousse[2] ! Dis, t’en as combien des amis de ce gabarit ? Pour voir ? Ah, et le Flambé ! Ce cachotier sublime, ce mystérieux imprésario de notre groupe si génial… M’en vais te lui négocier une augmentation de 300%, moi ! Que peut-il nous arriver ? Quel danger ridicule pourrait gâcher ces retrouvailles ? Tu peux me le dire ?

Les chats me font marrer, avec leurs neuf vies. Où est le suspense ? Où est le marrant ? Qu’ils les gardent, leurs neuf vies, elles ne valent pas mes quatre lieutenants, mes quatre porte-flingues, mes quatre gaffeurs, mes quatre Huns, mes quatre -oserai-je le dire ?- fidèles amis ! (ah, tu vois, j’ai osé) Avec eux, je n’ai pas neuf vies, j’en ai cent ! J’ai ai mille !

Bon ! Puisqu’on est en famille, si on allait se boire une petit gorgeons de blanc ici où là ? L’affaire est résolue : Leton ne produira plus de drogue, Durêve ne fera plus assassiner personne. Tout est bien qui finit bien, non ? Ma liesse est partagée par le Gros, de toute évidence : quand il se met à siffloter « Les Matelassiers », c’est qu’il est heureux, Bibendum.
- Qu’est-ce que tu attends pour répondre ? demande Jéjé sans que je pige de quoi il cause.
- ‘ne minute ! temporise le Majestueux. L’début, c’est mon passage favori… on est pas aux fesses, si ?
- C’est ce brave Mathias, signale Pinaud en passant la tête par-dessus l’épaule de Béru.

Je remarque alors que l’air siffloté des Matelassiers ne provient pas de… euh… disons la bouche de Béru (faute de mot susceptible de qualifier plus précisément le clapoir de l’Immonde), mais de ce qu’il tient dans sa main, à savoir son portable.
- Avec Poilala, on s’est réconciliabulé, rigole Béru. Pour graver dans le bonze notre amitié réhabillée, on m’a enregistré une sonnerie d’portab’ en sifflant « Les Matelassiers » et un cubi d’rougeot ! L’problo, c’est qu’j’ai doré d’l’avant tant-danse à attend’ la fin d’la sonnerie pour décrochaga !
- Cesse de te poiler et réponds ! intimé-je (Béru et moi sommes quasi intimes, après tout).
- ‘ne seconde… là, n’écoute : « Voilà les matelas, les matelas, matelassiers qui paaaassent »… bon, bon, te mets pas en r’naud, Sana, j’va raie-pondre… Quoi t’est-ce, Rouque ? Ouais, ouais, tout s’est passé comme sur des boulettes ! Just’ le Noirpiot a pas su t’nir sa menteuse, on n’a pas pu faire le coude du gros tétonnement pour l’grand. T’eusses du v’nir avec nous, Rouque, même si que t’es pas trop un acidulé de l’action purée dure. Quoi-ce ? Parler au Tonio ? Faisab’, œuf corse. Sana, l’Rouillé sollicitre une converse !

Le gros me file son improbable téléphone, dont la touche 8 est remplacée par un câpre et la touche 1 n’est pas remplacée.
- Mathias ?
- Patron, il se passe des choses préoccupantes en bas, je préfère vous prévenir.
- Tu m’inquiètes ! Quel genre ?
- Le tout petit homme qui est entré tout à l’heure vient de ressortir de l’Isara avec un seul de ses hommes.
- Elémentaire, mon cher Mathias : les trois autres sont ici, plutôt trop morts pour se carapater.
- Ce qui est inquiétant, c’est qu’avant de s’enfuir, il s’est dirigé vers une fourgonnette et une voiture stationnées pas loin. Une dizaine de lascars en sont sortis, visiblement armés, et ils sont à présent dans l’enceinte de l’école.
- Merci du tuyau ! Laisse-nous nous démerder avec les truands, et suis le nain si c’est encore possible. Je te rappelle quand on est sorti du bourbier.

Je raccroche (si j’avais le sens du rythme, je ra-triolet-noire-double-crocherais !).
- Les gars, avez-vous croisé un nain en costard rital et son porte-flingue en arrivant jusque là ? demandé-je.
- Méga-tif, assure le gros. On a du les croasser : c’t’un vrai casse-dalle pour trouver son ch’min dans c’te turne.
- On est passé par un petit escalier secondaire en s'oirentant au bruit de la fusillade, ajoute Jéjé.
- On va jouer cassos par ce petit escalier sans attendre, mes drôles. Les spaghettis donnent l’assaut !
- Si les spaghettis donnent la sauce, pourquoi qu’on s’casse ? demande Béru.

Faisant fi de cette ultime remarque, nous faisons feu des deux fuseaux en direction du passage discret empruntés par mes fidèles (ils l’ont rendu après : la preuve, il est toujours là). Comme je m’y attendais, nous n’y croisons pas les malabars de Pozzi, qui ont probablement choisi la voie de leur maître pour grimper jusqu'au foyer.

Tout se goupil bien, comme dirait mon pote le renard ! Nous serons bientôt hors du guépier. Restera plus qu’à suivre la piste de Mathias pour coincer Pozzi. On le choppe, on le travaille deux minutes pour qu’il nous dise où est l’héro, on le fout au trou pour 200 ans. Ainsi, tous les malfrats de l’histoire mis hors d’état de nuire (pas ceux de l'Histoire, en revanche : que voulez-vous, je ne peux pas être tout le temps à la fois !).
- Eloi ! m’écrié-je soudain au moment où nous arrivons au rez-de-chaussée. On a oublié Joss Leton là-haut !
- Ah tiens, oui, merde ! Mais attends : il est pas mort ?
- Il a perdu connaissance après avoir pris une bastos dans la guibole. Mais il était vivant. Faut aller le chercher, sinon il va se faire ramasser par les gorilles de Pozzi.
- Trop tard, Grand ! s’exclame Jéjé.
- On a d’jà la patrouille su’l’derche ! ajoute Béru. T’entends pas ?

Clairement, on perçoit en effet le bruit d’une cavalcade au dessus de nous.
- Tant pis pour le chimiste, alors ! je peste. On trace droit vers la sortie.
- Pas la peine de s‘refaire un duel à OK Chorale, confirme le Gros. Faut mett’ la gomme recta !
- C’est bouché par devant aussi ! bêle Pinuche, qui vient de passer la tête dans le grand hall.

Je risque un œil, à mon tour (c'est relativement peu : Pozzi, lui, risque perpett'). Trois hommes de Pozzi sont restés en couverture car après tout les malfrats aussi peuvent avoir froid. Ils matent dans une direction qui n’est pas la notre (chacun sa direction, quoi, merde !) : en les bombardant simultanément tous les quatre, on devrait pouvoir se dégager un passage jusqu’à la sortie.

Las ! Au moment où je m’apprête à haranguer les autres, La Pine s’étale bruyamment et de tout son long en direction du hall. Cherchant probablement à débusquer une issue, Pinuche s’est avancé un peu avant de se prendre les pieds dans la doublure de son pantalon.

Naturellement, les trois porte-flingues postés dans l’entrée se muent en utilise-flingues instantanément. Au-dessus de nous, la cadence des foulées s’est sensiblement accélérée.
- Bougre de truffe ! m’emporté-je en tirant la Pine à l'abris. Quand on ne tient pas debout, on rampe !
- Ce pantalon n’est pas à moi, gémit la Baderne. Je l’ai pris aux brigands dont nous avons pris la place tout à l’heure, qui avait de bien plus gros mollets…
- Nous v’là beaux, les gars, pris z’entre deux feutres ! s’écrit l’Immonde.

Va encore falloir trouver un Deus et une ex-machina, j’ai l’impression !

[1] Sans doute fallait-il lire "T’étais censé être bloqué à la maison poupoule jusqu’à ton conseil de discipline, Grosse Pomme ! Tu risque gros !"
Signé : l'Editeur
[2] Dixit Béru

mercredi 24 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 18

« Mastard Attitude » et « Mon comportement de vedette » peuvent parfois se rejoindre.

Ah, vraiment ! Du suspense aussi insoutenable qu’une idée du FN, t’en vois rarement autant que chez moi ! Nouveau rebondissement, donc. Un homme pas bien grand vient d’entrer dans le foyer. Sur la pointe des pieds et bras tendu, il pourrait peut-être réussir à titiller mon téton gauche (plus bas que le droit d’un demi-centimètre). Il est fringué maffieux : costard noir à fines rayures blanches, chemise noire, cravate violette. Il fume un cigare long commac et est encadré par deux mastards qui nous tiennent en joue avec deux jolis pistolets automatiques. Pas besoin d’être trop finaud pour deviner de qui il s’agit.

Pour ceux d’entre vous dont le cerveau va aussi vite qu’un discours de Raymond Barre, Joss Leton souffle la réponse :
- Monsieur Pozzi ! braie-t-il.
- Ciao, Joss, répond Pozzi en rital et avec une certaine froideur dans texte.

Un truc qui m’épate assez, c’est le professionnalisme de Durêve. Des nerfs comme les siens, t’en ferais un câble de téléphérique pour obèses ! En effet, à l’arrivée de Pozzi, Durêve, qui tournait le dos à la porte, s’est bougé juste d’un quart de tour sur la gauche en gardant le bras droit le long du corps : ainsi, son magnum reste hors de vue des mafieux. Un élément à prendre en compte au moment où les salves (et non pas les slaves) vont commencer à péter dans tous les coins.

- Tu ne devineras jamais ce qui m’arrive, Joss, annonce Pozzi. Incredibile ! On m’a raconté, la semaine passée, qu’une marchandise extraordinaire se vendait sur la côte. De l’héroïne extrêmement pure. 100% pure, même ! Tu te rends compte ? En plein sur mon territoire. Molto sfortunato ! Questione : qui pouvait bien me faire une concurrence pareille ?
- Aucune idée, Monsieur Pozzi, répond Joss comme un fion larguerait une colique. Je ne m’occupe pas de vente, juste de production et…
- J’ai commencé une enquête, coupe Pozzi, et j’ai repensé à un de mes chimistes français. Un original que je n’ai jamais cru quand il affirmait être en mesure de produire une héroïne de ce type. J’ai dépêché mes hommes à ton labo pour te présenter mes excuses et pour te prier de relancer tes travaux sur cette dope parfaite : d’importants grossistes commençaient déjà à se presser sur la côté pour se fournir chez mon mystérieux concurrent. Maledizzione ! Mes hommes ont affirmé n’avoir trouvé personne chez toi. Et par-dessus le marché, le labo semblait ne pas avoir servi depuis une paye ! Sorprendente, no ?
- Je… travaille ici, désormais, explique Joss qui me paraissait pâle il y a une minute et qui désormais semble avoir avalé 5 kilos de poudre à lessive persil. J’ai fourni ce que je vous devais, je n’ai rien à me reprocher…
- Pour ça je ne me plains pas, admet Pozzi. Quoi qu’il en soit, le temps que mes hommes te repèrent, j’ai réussi à mettre la main sur mon concorrente de la côte. Je l’ai un peu interrogé en montant sur Lyon. Aldo ? Matteo ?

Les doigts du nain maffioso font « snap ! », et deux autres gorilles apparaissent, tenant dans leurs bras une sculpture d’Archimboldo. Très réussie : deux reines Claude pour les yeux, deux quarts de pomme gala pour les lèvres, une grosse fraise bien mûre pour le pif, et l’ensemble du visage en groseille écrasée. Les deux hommes de main balancent la sculpture d’Archimboldo qui s’avère être en fait Walter Paulo, mortibus autant que décédé. Joss identifie l’œuvre d’art comme tel, en tout cas.
- Walter ! geint-il en prenant un teint de vieille chaussure jamais cirée.
- Te voilà bien ému… et pour le figlio di una cagna qui t’a roulé dans la farine, en plus ! remarque Aldo, un peu taquin.

De mon côté, je crois surtout que Joss se voit très bien dans le rôle du prochain Archimboldo-fruits-rouges, et que ça ne le réjouit pas trop. Pozzi annonce :
- Ce Walter est un loquace, figure-toi. Marrant ce qu’il m’a dit sur l’origine de la came. Tu veux savoir ?
- Monsieur Pozzi ! s’écrie Joss (et s’écrit cette phrase). Ok j’ai essayé de vous doubler, mais je suis prêt à tout recommencer… recommencer pour vous !
- Che interessano ! ironise Pozzi.

Moi tu sais, le numéro à trois francs (anciens) de Pozzi, on me l’a fait trente-six fois, et ça commence à me tartir en plein. Le chef de l’organisation de malfrats, doucereux et ironique quand il est en position de force, ça va bien une minute ! Personne n’est dupe, à la fin. Il va fait tirer ses soubrettes sur nous tôt ou tard, on l’a compris, merci. A quoi bon en faire des tartines ? Je m’emporte donc :
- Et si vous nous disiez clairement ce qui va se passer, mon vieux ? Vous croyez vraiment qu’on a que ça à fiche d’écouter vos tartes à la crème maxi-formats ? Vous voyez pas que Leton a déjà chopé un ulcère carabiné à vous entendre faire le kakou de bas-étage ? Ça vous bicher de le martyriser à ce point ? Faites péter les ordres, nom de gu : quid de Leton, quid de nous, et li-quid vaisselle. Presto !

Le gars Pozzi a appris son rôle par cœur : il ne s’énerve pas et se contente de soulever son sourcil gauche des 2.27 centimètres réglementaires, comme stipulé dans le Guide des Maffieux à la Noix, chapitre « Flegme face aux provocations des futurs assassinés ». Et pour rester sur la ligne jusqu’au bout, il refait « snap ! » avec ses doigts.
- Liquidez-moi les baudruches, pas touche à Joss pour le moment.

Les quatre hommes de Pozzi opèrent lentement : ils ignorent la présence du python à mes pieds et celle du magnum dans la main de Durêve. Pour eux, ça ne va pas être bien dur de nous faire notre fête. Comme quoi il ne faut jurer de rien !

Je plonge au sol à l’instant précis où Durêve se jette derrière un canapé du foyer. Jusque là, nos Dalton croient à une pulsion désespérée : on se planque pour prolonger nos misérables vies d’une minute. La gueule des mecs quand on se met à défourailler ! Pozzi, tout soudain, perd son flegme : en 1 seconde et 33 centièmes, il a vidé les lieux et je le soupçonne également de vider sa tripaille dans son bénard !

Les quatre gorilles se jettent à leur tour derrière tout ce qui pourrait être plus solide qu’eux. Le python et le magnum font du dégât : ni Durêve, ni moi-même n’avons touché qui que ce soit, mais nous laissons de gros trous dans tout ce que nous atteignons. Ça fait flipper, ça impressionne ! Quand deux gros calibres s’en prennent à toi, il faut toujours un petit moment avant de se lancer dans une riposte valable, ce qui me laisse le temps de faire un point non pas d’exclamation, ni même d’interrogation, à la rigueur de suspension, mais avant tout de récapitulation.

Eloi reste connement assis, droit comme un angle du même nom, devant son bureau. Je me jette jusqu’à lui, renverse le susdit bureau et fait verser le tabouret du gone, qui bientôt se trouve comme moi nez-à-nez avec les moutons de poussière du foyer de l’Isara. Ce qui ne le fait pas bêler, mais plutôt éternuer. Et alors, miracle : soudainement, il retrouve ses esprits, sa lucidité, sa clairvoyance, son acuité, sa conscience et son libre arbitre (faut quand même être sacrément bordélique pour perdre tout ça !).
- Ça bastonne comme à Chicago ? il demande alors que les sbires de Pozzi commencent enfin à jouer le jingle de RTL avec leurs gachettes.
- C’est vrai ! Et dans notre bande on est que deux ! l’informé-je. Bientôt plus, j’espère...

En plongeant au sol, j’ai récupéré mon arme en même temps que mon portable. Le fin du fin est que l’engin en question fonctionne depuis l’arrivée de Durêve ici-même : j’ai réussi à lancer discrètement un appel vers le Rouillé juste avant que le barbu ne m’intime de poser mon tubeur au sol. Le temps que j'ai réussi à gagner a du permettre à ce cher Ma-chiasse (pardon : Mathias) d'organiser une riposte.
- Mathias ! je crie dans le téléphone. Il va falloir te grouiller, et surtout pas te Grouchier !
- Les renforts sont en route patron ! répond le Flambé.

Je n’en saurais pas plus : mon téléphone, qui ne vient pas plus de Bâle que du bal, vient de morfler une... tu sais quoi ? Bon. Paul Uduku, lui aussi, a tenté d’arrêter la trajectoire d’une bastos avec la tête : balle lui en a pris (si j'ose dire), il s’est affalé tel un flamby. Joss Leton s’est, lui, ramassé un projectile perdu dans une guitare avant de s’écrouler sur le sol en hurlant de douleur.

Pendant quelques secondes, rien de bien décisif ne se passe : on défouraille tous un peu au pif. Personnellement, je n’ai repéré que trois maffieux. Le quatrième, je l’ai perdu de vue quand je m’occupais du gone Eloi. Tant pis : je me concentre sur l’un des autres. Tiens, ce maigrelet, là, mal planqué derrière la machine à café et avec sa coiffure en dessous de bras… poum ! Entre les lotos, et une bonne dose de cervelas sur le mur derrière lui !

Un instant, je crois avoir fait d’une pierre trois coups : le silence vient de tomber sur le foyer. Tombé de haut, en plus, apparemment ! Je risque un lampion au dehors : trois nouvelles silhouettes armées viennent de rabouler. Il s’agit des trois hommes encagoulés de Durêve, avec leur dégaine de couverts. Ils ont dézingué les deux maffieux restant par derrière, mettant fin à l’échange d’amabilités. Ça m’arrange assez, je n’ai plus une seule balle en magasin. Mais en même temps, y gagne-je vraiment ? Pas sûr que ces nouveaux protagonistes me laissent faire recharge !

- Vous êtes au poil, les gars ! souffle Durêve en se relevant. Va pas falloir lambiner, la rousse devrait rappliquer en moins de deux. Terminez-moi ceux qui sont encore vivants, sauf Joss : je crois qu’il faut faire une croix sur les 250 kg de came, faudra donc relancer un labo de *PAN* argl ! mais putain qu’est-ce qui vous prend de *PAN* aïe, arg *PAN-PAN* raaaah…

Je suppute que tu es surpris autant que moi de constater que l’un des hommes de Durêve, en l’occurrence l’Assiette, vient de vider une partie de son chargeur sur son employeur. Pour Durêve aussi, visiblement, l’évènement était quelque peu inattendu. J’entends le couteau rouscailler :
- T’es chié à n’en plus pouvoir, ma parole ! On le connaissait pas ce mec, merde !
- Et ceuss’ qu’on vient juss’ de bousiller par l’prosib’ t’avais leur Curry Cul l’Homme Vite-taillé dans ton attache-et-caisse, peut-être ? demande l'assiette.
- Ceux-là étaient dangereux, Alexandre-Benoit, car ils menaçaient directement notre ami, il était donc normal d’agir, intervient la fourchette d’une voix de vieux bouc constipé. Je crois que Jérémy a raison : celui-ci ne représentait aucun danger.
- I’v’nait de slipuler de manière clarinette une demande d’assassinat sur la personne de Sana ! riposte l’Assiette. Fallut-ce que je lui fisse un calin ?

J’ai envie de chialer ! Pas toi ?

samedi 20 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 17

Un bon suspect doit être comme une bonne planche de bois : il reste ponsable mais pas coupable

Tout le monde me regarde avec attention. L’envie de raconter une blague de Toto me passe par le ciboulot, mais la raison me retient : mes trois interlocuteurs sont tendus comme le slip de Béru s’il mettait un des miens. C’est qu’ils attendent ça depuis des jours, ces lascars ! le blaze de celui qui les a entubés. Je reprends, pur dent (mais également prudent) :

- Mais il va de soi que je négocie l’info, les gars.
- Rien du tout ! s’exclame Joss. Tu parles ou tu crèves !
- Commissaire, reprend Durêve avec plus de douceur. Nous avions une liste de dix suspects. Trois sont déjà canés. Quatre autres ont été éliminés auparavant de la liste, sans violence : leurs emplois du temps prouvent avec certitude qu’ils n’étaient pas à l’Isara à la date du vol. Sur les trois restants, deux sont sur mon planning de demain. Vous comprenez ? Demain, je saurai, directement ou par élimination, qui a volé l’héroïne de Joss. Je n’ai pas besoin de vous, je pourrai vous tuer maintenant. Mais en parlant, vous pouvez épargner jusqu’à deux vies innocentes tout en me faisant gagner du temps et en supprimant pour moi des risques inutiles.
- Alors laissez au moins Eloi repartir, imploré-je.
- A la rigueur… concède Durêve. S’il sort de sa léthargie sans souvenir, comme Joss le prévoit…

A quoi bon ? Ils vont tuer Eloi, ils vont tuer Uduku et me tuer également ! C’est tout au moins leur intention, j’en suis sûr. Je serais prêt à parier un PC portable contre le PC chinois ! Je ne négocie, in fine, que pour donner de la crédibilité au blabla que je m’apprête à proférer. Je chique le gars en plein dilemme pendant une minute… puis je passe à table :
- Le voleur, c’est Walter Paulo.

Les gueules de Leton et Durêve s’allongent soudainement. Celle de Paul Uduku prend l’air con. Le môme huileux demande :
- C’est qui celui-là ? Il a bien deux prénoms, mais il est pas sur la liste !
- C’est le frère de Joss, le veilleur de nuit, répond Durêve qui n’a pas l’air de plaisanter. Monsieur le commissaire se moque de nous.
- Ah bon ? je demande, ironique. Celui qui s’est fichu de vous, c’est pourtant le frangin de Joss.
- Menteur ! s’écrie Joss. Supprime ce bâtard, Yvan ! Il se paye notre tronche !
- Faux ! je riposte. Ton frérot t’a doublé, c’est tout. Comme Yvan l’a dit tout à l’heure, l’Isara est trop fréquenté le jour pour qu’on escampe plusieurs centaines de kilos de drogue sans être vu. Et la nuit, le bâtiment est sous surveillance… la surveillance de qui, déjà ?

Si tu aimes les bouches béantes, fais-toi plaisir ! Ma théorie les fait réfléchir, dirait-on. Je reprends :
- Il y a autre chose : quelle est la probabilité qu’un individu, prof ou élève, passe sa tête dans le faux-plafond d’une salle d’étude ? Le voleur connaissait la planque, c’est évident. Qui avait cette information et pouvait évacuer les paquets en toute discrétion ?
- Yvan, murmure Joss… tu crois que…
- Walter Paulo vous a envoyé sur une piste complètement bidon ! j’enchaîne, déchaîné. Il a été très bon, je le reconnais. Le texte de son fax a naturellement été calculé en fonction des ratures provoqué par l’appareil. Walter a parfaitement su vous forcer à suivre cette fausse-piste. Son effraction du logiciel de la badgeuse a entraîné une protection plus grande de celui-ci : impossible pour vous de retourner consulter la liste des individus ayant pénétré dans la fameuse salle d’étude ! Et tant mieux pour lui, car la seule personne suspecte sur celle-ci, c’était… lui, justement, à des horaires nocturnes ! En plus, ça lui a donné un prétexte en or pour s’esbigner : « les gars, avec cette effraction, mes employeurs à l’Isara se méfient de moi, je prends l’air un moment », tu parles ! Il s’est taillé avec le magot, oui !
- Bon dieu, jure Durêve. Ça me semble tenir debout.
- Pourquoi je n’y ai pas pensé ? peste Joss, qui est blême comme un ciel d’hiver Norvégien[1].
- Walter a sans doute pensé que vous le croiriez, je suggère. En braquant le logiciel de contrôle des badges, il vous a en sus donné l’impression de participer à la traque, ce qui l’innocentait d’autant plus a priori.
- Alors les doubles noms, ça rime à rien ? demande Paul Uduku avec un air ahuri.
- Oh que si ! je réponds. Autre coup de génie de Walter : vous donner assez d’indices pour vous lancer sur le sentier de la guerre, sans être trop précis. Il a bien calculé : une liste de dix noms, c’est raisonnable… une enquête est encore envisageable à court terme. S’il y en avait eu 25, vous auriez certainement fait plus d’efforts pour essayer de retrouver la piste de Walter ! En choisissant le critère du double nom, il vous a poussé à l’action directe, s’assurant un répit suffisant pour disparaître. Le plus fort est qu’il porte lui-même un double prénom ! Mais, travaillant pour une société de gardiennage, il n'est pas dans les registres de l'Isara...

Dans le foyer de l’Isara, on n’a sans doute jamais cuisiné une telle soupe à la grimace !
- Alors ce bâtard est en train de refourguer ma came tranquillement pendant que je perds mon temps et mon argent à traquer des fantômes ! s'emporte Joss.
- Pour le moment, c'est moi qui dépense du fric, intervient Durêve qui, s’il vient du sud, ne perd pas le nord. J’ai fait jouer tout mon réseau de crapules, j’ai avancé les honoraires d’une armée de truands : faudra passer à la caisse.
- Avec quel argent tu veux que je te paye ? s’énerve Joss. Quand je t’ai contacté, je comptais te rémunérer avec l’argent que tu m’aiderais à retrouver ! T’as trouvé que dalle, t’auras rien !
- Alors faudra me donner la recette miracle de ton héroïne 100 % pure, mon grand. Parce que je ne repartirai pas d’ici les mains vides.
- Va crever ! lâche Joss. C’est mon travail, pas question de le brader.
- Alors tant pis pour toi, et pour vous tous, menace Durêve. Il y a trois tueurs, que j’ai également payés d’avance, au rez-de-chaussée : il ne sera pas dit que je les ai dérangés pour rien.

Durêve, qui nous tient désormais tous en joue, sort son portable :
- Les gars, dit-il, merci de monter au troisième, y a quatre bonshommes à expédier le nez dans la poussière.
- … ! dit son interlocuteur, pointilleux.
- Non, non, c’est fini, la dentelle. Une balle dans la nuque et ça ira bien.
- … ? demande l’interlocuteur (sans doute un bavard !).
- Non, oubliez les voitures piégées, le plan a changé. A tout de suite.

Dire que Joss Leton est furibard, c’est être un peu en dessous de la vérité, je crois. Tu penses : perdre en aussi peu de temps l’affection d’un frère, 500 millions d’euros et la vie, ça vous marque un homme !
- Tu nous tues ? il demande, fébrile.
- Non, je n’aime pas me salir les mains, tu le sais. Mais je vous fais tuer ! Attention, commissaire, je sais néanmoins appuyer sur une gâchette au besoin.

Durêve a des nerfs solides : malgré la tournure casse-gueule qu’a pris la situation, il n’a pas baissé la garde d’un cachou, et il vient de repérer mon premier petit geste en sa direction pour tester sa vigilance.
- Tu comptes peut-être produire sans moi de l’héroïne pure pour te payer ? demande Joss.
- Pas besoin : je vais retrouver Walter et lui faire cracher les 500 millions.
- Il s’est barré ! s’emporte Joss.
- Je vais pas me laisser baiser par un veilleur de nuit, moi ! répond Durêve. Ton frère est un malin, mais il n'y connait rien en magouille. Je suis sûr que sa piste est jalonnée d’indices bien voyants.
- Je ne vous le fais pas dire, annonce une voix depuis la porte du foyer.


[1] C’est pas beau, ça ?

mardi 16 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 16

« La rose heure à rosée » correspond bien au petit matin

Il y a un truc dont on ne parle pas assez. Pour être plus précis, disons plutôt qu’on en parle sans y mettre la gravité y afférant. L’arroseur arrosé… ça fait plutôt poiler, avoue ! T’imagines un gusman voulant placer un seau d’eau au dessus de la porte pour tremper son pote. Manque de bol (d‘eau), le gars arrive en avance, et ouvre la porte pendant que le premier prépare son gag. Moralité : le blagueur patenté (et pas tenté par l'humour raffiné visiblement) termine avec le seau sur la poire. Ha ha, on rigole ! Pas vrai ?

Mais si t'es le type au seau d'eau ? Tu prépares la vannes de l’année, et au moment de la mettre en pratique, tu sens à travers ton futal que quelque chose de pointu te titille le fion. Y a-t-il plus humiliant ? Oui, sans doute, mais n’empêche que c’est désagréable. Et surtout, quand le seau est remplacé par une arme de poing, une dimension dramatique se fait jour. C’est un peu ce qui arrive présentement. Durêve a quitté les gogues plutôt que prévu, et il vient de me tomber sur les endosses.

Je raccroche. A quoi bon appeler par téléphone un gonze qui se trouve quelques centimètres derrière vous ?
- Belle sonnerie de portable, Yvan ! je dis. Vous me direz quel laxatif vous utilisez ? Il est si dur de trouver un remède efficace contre la constipation !
- Méfiez vous, Commissaire : vous ne savez pas où votre morgue pourrait vous mener.
- A la morgue ? je tente, taquin.
- Amusant ! Je suis heureux de vous voir bavard. Vous allez peut-être pouvoir me tirer une épine du pied.
- Je sais qui vous a chouravé la dope, Durêve, je réponds d’un ton péremptoire. Enfin disons que j’ai de sérieuses présomptions.

Je suis chaud, tu en conviendras, de balancer de pareilles déclarations !
- On ne perd pas de temps, au moins ! lâche Durêve. Mais d'abord : posez cette arme et ce téléphone au sol, et retournez-vous.

Je m’exécute (pour ne pas qu’il le fasse !). Ce barbu trapu a un magnum dans la main, un gros bide, un dargif énorme, et des cheveux quasiment crépus. On dirait effectivement un peu un bucheron sympa. Alors qu’en fait, il s’agit d’une ordure qui fait tuer des gens innocents pour se faire des testiboules en or sur de la drogue. Comme quoi, les impressions…
- Je vous écoute, commissaire. Qui a volé la marchandise ?
- Je n’ai pas le nom, là, en l’état, je précise. Un ou deux indices me manquent. En fait, pour y voir clair, je dois en savoir plus sur Joss Leton et son contact Isarien "WP", signataire de ce fax.
- Pourquoi ça ?
- Pour être sûr de ne pas vous donner une mauvaise cible, Durêve. Trop d’innocents ont été tués. Je ne me fais pas trop d’illusion sur le sort que vous me réservez. Idem pour Eloi, et même pour Uduku. Mais je veux être sûr que, si je n’arrive pas à vous foutre au gnouf pour la durée correspondant à la dégueulasserie de vos crimes, au moins le massacre aveugle cesse.

Durêve n’est pas un truand pur et dur. Les armes, ce n’est pas son business favori. Néanmoins, sa vigilance est telle que je dois gagner du temps, à défaut d’envisager une action d’éclat. Leton et Uduku commencent à s’agiter un peu : ils reprennent leurs esprits. Eloi, lui, continue à imiter une loutre paraplégique regardant un épisode de Colombo. A part le bluff, que me reste-t-il ?

- Ok, commissaire, je vous exauce, déclare Durêve. Que voulez-vous savoir ?
- « WP » travaille à l’Isara, je l’ai deviné. En quelle qualité ? Quel sont ses rapports avec Joss Leton ?
- Walter Paulo est le demi-frère de Joss, et il est habituellement veilleur de nuit ici. C’est tout simplement lui qui a ouvert les portes de l’Isara à Joss contre une part du magot. Ça répond à votre question ?
- En partie seulement, car après tout, je ne pige pas un turc : pourquoi diable avoir stocké la dope ici ? En quoi l’Isara offrait-elle plus de garanties qu’une autre planque ?
- Mais parce que personne n’était censé soulever ce faux-plafond ! s’exclame Durêve. Parce que ce bâtiment est hermétiquement fermé et surveillé en permanence la nuit, et que l’affluence y est telle le jour qu’il est normalement impossible de se tailler avec 250 kg d’héroïne sur les épaules. Mais surtout, et cela semble vous avoir échappé, parce que l’héroïne est produite ici-même, clandestinement, toutes les nuits depuis plusieurs mois !

Stupeur et stupéfiants ! De l’héroïne, produite à l’Isara ? Je revoie en flash Jean Roquet, PDG de cette vénérable école, se moucher dans mon veston en sanglotant sur ses superbes laboratoires flambants neufs et hyperfonctionnels, mais inutilisables le temps de l’enquête. Des labos de pointe…

- Alors, commissaire, ça fait tilt ? sourit Durêve.
- Joss Leton produit de l’héroïne dans les labos de l’Isara ?
- Exactement !
- Mais qui peut bien lui fournir la matière première ?
- Ce brave Pozzi, bien sûr !
- Je ne vois pas qui c’est, avoué-je un peu trop spontannément.

Joss est debout, maintenant, et Uduku semble récupérer un peu. Durêve, lui, devient suspicieux. Mes questions sont peut-être un peu trop grosses de la part d’un gars censé tout savoir.
- Durêve, mon enquête portait d'abord sur les meurtres, puis j'ai découvert la disparition de la came, mens-je... Je ne sais rien sur sa provenance, mais il ne me manque un ou deux liens pour tout piger. Si vous voulez savoir quel est le double nom qui trotte dans mon cervelet, il faut m’affranchir.
- Bien, admettons, souffle Durêve qui de nouveau et heureusement semble voir en moi un caïd de l’enquête. Pozzi est un grand dealer de la région sud-est de France. Il travaille pour une branche de la mafia napolitaine. C’est lui l’employeur de Joss. C’est lui qui le fournit en matière première.
- Pozzi, pendant des années, m’a chargé de la production d’héro pour Lyon et les environs, affirme Leton en se massant le crâne. L’équipement nécessaire à la production est sommaire même si un laboratoire et des compétences minimums sont requis pour obtenir un produit de qualité. Le hic, justement, c’est que pour Pozzi, l’héro n’est qu’une production d’appoint. Il ne me demande pas de la came de qualité, et donc ne voit aucun inconvénient à ce que je travaille dans de mauvaises conditions. Dans le labo pourri de Pozzi, je gaspillais jusqu’à 75% de la matière première pour produire de l'héro de merde !
- Je vois, dis-je pour me redonner une contenance. Le chimiste de haut niveau que vous êtes, disciple du professeur Jumel, s’est trouvé blasé de voir son potentiel gâché par un maffieux de pacotille, me trompé-je ?
- Exact ! approuve Joss. D’autant plus que je travaillais sur l’élaboration d’une héroïne pure à 100% ! Une denrée jusque là inexistante ! Un produit plus rare que l’or ou que n’importe quelle matière rare ! J’ai inventé l’héro à 100%. Une marchandise parfaite que je savais ne jamais pouvoir produire dans mon labo.
- C’est alors que votre frelot vous a parlé de son travail de veilleur de nuit dans une école toute neuve pleine de labos très modernes ! je conclue.
- Exactement ! Il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte que je pouvais ici finaliser mes travaux, puis entamer une production. Il a fallu du temps… déjà, j’ai du continuer à fabriquer une petite quantité de camelote pour Pozzi, pour qu’il ne se méfie pas. Dans les installations isariennes, c’était heureusement faisable sans aucun gaspillage. Je coupais mon héro avec de la crotte pour qu’il ne voit pas la différence. Le reste me servait pour la production de l’œuvre de ma vie : un stock entièrement pur à 100%. Il m’a fallu des mois pour obtenir une réserve de 250kg. Un beau pécule pour commencer à voler de mes propres ailes en toute sérénité... Cela peut sembler modeste, commissaire, mais cela représente une fortune ! Plus de 500 millions d’euros : c’est vous dire si quand la marchandise a disparu, j’ai perdu gros[1] !

Un ange passe. Sans, hélas, faire le don d’un peu de poussière à Joss Leton ! (jeu de mots ici : poussière d'ange). Je pige de mieux en mieux. Je comprends pourquoi Durêve joue la discrétion à outrance en tuant toute personne contactée, quitte à attirer l’attention de la police. Leurrer la flicaille en la poussant à droite sur une piste de meurtres réalisés par de petites frappes pour qu’elle n’aille pas voir à gauche où se trouve une affaire de stups hors normes.
- J’y vois plus clair, les gars, déclaré-je. Mais deux détails me turlupinent : l’un d’eux, c’est la gestion du cas Fabien Henry. L’autre est celle du cas Jeannot Reliure.
- Dans les deux cas, nos choix s’expliquent par la volonté de diversifier et brouiller les pistes menant à nous, raconte Durêve. Quand Paul nous a annoncé qu’un de nos suspects montait sur Paris, nous avons voulu sauter sur l’occasion d’agir ailleurs qu’à Lyon. Alors, bien sûr, ça a desservi l’entretien que j’ai eu avec lui : impossible d’évoquer le vol de 250kg d’héroïne en plein salon de l’agriculture ! J’ai essayé de le faire lire entre les lignes, mais son manque de réaction en disait assez long : il n’avait rien à voir avec notre affaire. Je ne regrette pas d’avoir agi ainsi, même si c’était plus risqué. Vous-même, vous avez du avoir du mal à connecter ce meurtre aux autres.
- C’est vrai, admets-je. Mais Reliure ? Pourquoi le faire tuer Gigonnade ? Ce n’est pas un prénom, que je sache !
- Nous avons, encore une fois, souhaité tirer sur toutes les ficelles possibles. Paul nous a parlé de la haine de Reliure pour Gigonnade. Une excellente diversion, d’après nous. Nous avons brouillé la piste des prénoms doubles tout en créant, pour ce meurtre, un coupable et un mobile en béton !
- Ce demeuré de Reliure nous fourni en plus la cachette idéale pour planquer son cadavre sans se fatiguer. La perspective de palper une petite fortune l’a rendu loquace. Il était tellement fier de son baisodrome souterrain qu’il n’a pas pu résister à la tentation de nous faire une démonstration...
- Tout a marché comme sur des roulettes, ajoute Durêve : la grosse est morte dans la journée : Joss et Paul ont eu tout le loisir de placer son corps dans la malle. L’avorton a cané dans la soirée, pile poil quand il est repassé chez lui pour récupérer sa mégère. Il n'y avait plus qu'à le pousser dans son souterrain.
- La différence entre les heures de décès, c’est à cause de la corpulence plus importante de la grosse, explique Leton. Le Iapamordum est plus actif sur les corps gras.
- Bravo pour ce travail d’orfèvre ! j’ironise. Mais j'ai découvert les corps, et votre ruse tombe un peu à plat -de nouilles empoisonnées, ajouté-je pour la blague.
- Bah ! lâche Durêve. Nous sommes sur le point de trouver notre voleur, et vous êtes le seul poulaga à nous savoir mouillés.
- Qu'en savez-vous ?
- Je vous connais ! Pas du genre à prévoir un fourgon de CRS quand vous enquêtez... J'ai développé un sacré réseau de crapules quand j'étais en prison. Un réseau qui m'a assez bien informé sur vous. Je sais que vos habituels lieutenants sont tous retenus à Paris, Commissaire. Vous êtes venus ici seul, mais en avance, pour nous surprendre. C'est raté ! Va falloir parler maintenant.

Un nouveau silence. D’ici peu, il va falloir que j'allonge une fable crédible et un coupable. J’ai fait baver mes adversaire un maximum, maintenant ça va être mon tour. Tu me vois dans la merde, pas vrai ? Et bien écoute un peu ce que je déclare à mes vilains :

- A la lumière de ce que vous m’avez raconté, messieurs, je suis en mesure de vous dire qui s’est fort probablement approprié votre bien.

Je suis chié, non ?

[1] La rime, bien que suffisante, mériterait d’être riche !

vendredi 12 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 15

Où l’on découvre qu’utiliser un fax à l’ère e-mail peut vous donner l’air e-diot

Tu te rappelles certainement de la fois où tu es revenu chez toi d’une convention avec deux jours d’avance. Ta femme faisait la vaisselle en jupe, et toi, mutin, tu lui avais calé un doigt dans l’oigne par surprise. Quand elle avait dit « Que c’est bon, Ernest ! » alors que ton blaze est Jean-Louis, tu avais compris que ton meilleur ami, qui lui, pour le coup, s’appelle Ernest, t’avait légèrement mystifié. En remontant du doigt coquin jusqu’à ta bobine, ta femme avait pris un air de totale stupéfaction, tu t’en souviens ? Et bien Leton et Uduku vont avoir le même dans un instant.

Quand je suis entré, en effet, ils ont gardé le pif dans leurs papelards respectifs, persuadés qu’ils étaient que j’étais Durêve (voilà le genre de formule qui me sépare de l’académie Française… flûte alors !).
- Tout va bien en bas ? demande distraitement Joss Leton.
- Oui : Papa fait du chocolat. Je me suis permis de monter en haut pour voir si vous faites du gâteau ? Et au besoin pour vous aider à faire dodo, mes p'tits frères.

Comme annoncé : stupeur sur les tronches. Puis douleur sur celle de Joss qui écope d’un bon coup de crosse dans le temporal. Et moi, superbe :
- Fini de luire, mon petit Paul ! Je veux dire fini de rire. Va falloir me donner des infos, et sans tarder, bitte schön. Je ne suis pas très patient, c’est bien intégré ?

Le visage gras du gamin devient carrément gélatineux. Il acquiesce néanmoins.
- Parfait, je dis. Première question : qu’avez-vous fait au Saint-Eloi pour qu’il soit aussi légume que les conserves du même nom, et jusqu’à quand ça va durer ?
- C’est m’sieur Leton, m’sieur, répond Uduku en tremblotant. Il lui a fait sniffer un de ses produits magiques pour lui faire perdre sa volonté, m’sieur. Ça ne devrait plus durer longtemps, m’sieur.
- Bravo ! Autre question : qu’est-ce que vous voulez, toi et Durêve ? Pourquoi vous faites un carnage ?
- C’est pas moi, m’sieur !

Ma parole il se chie dessus ! Je m’approche et lui flanque une taloche des familles, ce que je regrette immédiatement, tant j’ai l’impression d’avoir flanqué la main dans une île flottante version grassouillette : une motte de beurre dans un saladier d’huile. Ça a au moins le mérite de sortir Uduku de sa torpeur.
- Je te demande pas qui, merde ! tonné-je. Je te demande pourquoi. Parle, lopette !
- J’sais pas moi, m’sieur, il chiale. C’est m’sieur Leton et m’sieur Durêve qui sont venu me chercher, mais j’sais quasi rien !

Là, je ne comprends plus. J’étais persuadé que Joss Leton, comme Enkula Jacek ou Jeannot Reliure, n’était qu’un exécutant. Un pro recruté pour son talent de chimiste (bombe pour Gigonnade, poison pour Reliure, drogue docilisante pour le gone, gaz somnifère pour le veilleur de nuit, etc.). Alors il serait aussi partie prenante dans l’organisation de cette affaire ? Moi qui lui ai filé une torgnole pour l’endormir d’entrée, j’ai l’air finaud ! Je reprends :

- Si t’es pas dans le secret des Dieux, tu dois bien avoir deux-trois tuyaux à me filer. Pourquoi t’es mêlé à ça ? Aboule !
- Bin je sais pas ! Il n’y a pas longtemps, M’sieur Durêve m’a contacté. J’le connaissais pas, ce type ! Mais il m’a proposé plein de pèze. Il voulait juste que je lui dresse une liste des gens de l’Isara qui avaient un prénom comme nom de famille.
- Pourquoi faire ?
- Bin au départ j’en savais rien, m’sieur. Juré ! Mais quand j’ai constaté qu’il y avait des morts à l’Isara, et qu’ils étaient sur la liste, j’ai flippé. M’sieur Durêve est revenu me voir, il m’a dit de ne pas m’inquiéter, il m’a refilé plus de flouze en disant que je ne risquais rien si je ne parlais pas. Et pis aujourd’hui, il m’a proposé encore plus pour piéger Eloi, m’sieur. Il voulait se servir de lui pour vous faire parler.
- Qu’est-ce qu’il voulait me faire dire ? j’interroge.
- Bin ! Le nom de celui qui a piqué la came ! M’sieur !
- Quelle came ?
- Bin j’sais pas… la came que m’sieur Leton avait caché à l’Isara et qui a disparu… ils savent juste que c’est une personne avec deux prénoms, et ils pensaient que vous aviez peut-être la réponse…

J’impose un silence. Je ne veux pas laisser ce tas de graisse penser que j’en sais moins que ce qu’il croit. Pourtant, c’est bel et bien (comme moi) le cas ! Durêve voulait m’attirer ici pour faire avancer un schmilblick qui m’échappe encore quelque peu. Mais le gusman Paul me remet un peu en selle sur le pourquoi du comment.

Je ne lui demande pas pourquoi Durêve suspecte les prénoms doubles. Je ne lui demande pas pourquoi avoir assassiné Gigonnade, Pointe et Belleride. Je sens clairement que je suis arrivé à la frontière de ce qu’il sait. Tu connais le tarif ? PAF ! La crosse dans la tronche, et hop un aller simple (qu’il se démerde pour le retour, je peux pas tout faire !) dans les bras de la belle Morphée est gracieusement offert à Uduku (j’espère qu’elle mettra ses gants, Morph', sinon bonjour les tâches de gras !).

Le gars Eloi a l’air moelleux. Je n’essaye pas de le sortir de sa torpeur : tant qu’il est docile, il ne risque rien. Or, le danger existe encore, puisque Durêve et ses trois couverts sont dans le coin, armés et potentiellement agressifs. J’inspecte plutôt les lieux. La liste de prénoms doubles, je la snobe : si Eloi et Uduku n’y voient rien de suspect, ce nez pas moi qui vais le faire, comme disait Cléopâtre.

Je m’intéresse en revanche à ce que lisait Joss Leton avant de faire la connaissance avec le manche de mon Python. Il s’agit d’un fax. Il a été plié, déplié, replié un grand nombre de fois, et j’imagine que Leton devait en être à sa millième lecture quand je suis arrivé (maman m’a pourtant dit au moins mille fois de ne pas exagérer). L’appareil émetteur devait être de piètre qualité : en trois endroits régulièrement répartis, le texte est rendu illisible par un trait d’encre horizontal barrant le papelard.

Je lis :
« Salut JL,
Comme je t’ai dit, j’ai pu accéder au logiciel de contrôle des badges de l’école. Ce qui craint, c’est que j’ai du forcer plusieurs portes : ça va forcément se voir tôt ou tard, j’espère que ce sera tard et qu’on ne pourra pas deviner que je suis dans ce coup. Les codes de sécu du logiciel vont être renforcés en tout cas.

Je pense que XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX (fax pourri).

Bref, j’ai regardé le relevé : entre le moment où j’ai contrôlé le stock pour la dernière fois et sa disparition le 22 février, une seule personne a fait 8 allées et retours dans la salle d’étude, soit à peu près la quantité de trajets nécessaires pour tout évacuer. Il s’agit de XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX (fax défectueux).

Je ne sais pas si la badgeuse donne d’abord le nom ou le prénom, je n’ai pas pensé à regarder sur le coup… mais j’imagine que tu trouveras facilement qui c’est en tentant les deux combinaisons. Comme prévu, je te laisse t'occuper des investigations. Je prends des congés avant qu’on on commence à se méfier de moi ici. Je reste bien sûr joignable, je serai dans le sud, chez
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX (fax de merde).
En espérant que tout s’arrange, signé WP »


Intéressant ! Je pige un peu mieux l’histoire, à présent. Toi pas ? Si ? Un récapitulatif ne te ferait pas de mal, peut-être. Alors sois attentif, je ne peux pas me permettre de tout répéter, mon éditeur me paye à la page, figure toi !

Alors voilà : Joss Leton et « WP » planquent à l’Isara, dans un faux plafond, une quantité importante de drogue. Pourquoi ici ? Monsieur et madame « Sais-encore-rien-mais-ça-ne-saurait-tarder » ont un fils : Jean. Un beau jour, la came disparait ! Grâce au système de badge qui régit l’Isara, « WP » arrive à dresser une liste des Isariens susceptible d’avoir piqué le magot. Malheureusement, le fax qu’il envoie à Leton est tout pourri : on n'y lit ni le nom du suspect numéro 1, ni le moyen de joindre WP, alors qu’il décide justement de décamper !

Leton est coincé : son seul indice, d’après le fax, est que le nom et le prénom du suspect numéro 1 sont interchangeables. C’est alors que Durêve entre en jeu. Est-il mouillé depuis le début, ou est-il appelé à ce moment là par Leton ? Qu'importe ! Il contacte un Isarien un peu manche, Paul Uduku, pour que celui-ci lui dresse une liste des prénoms doubles de son école. Si Durêve garde cette tanche de Paul sous le bras, c’est plus par pragmatisme que par gentillesse : il pressent qu’il pourrait avoir besoin de lui plus tard. Néanmoins, je suis à peu près sûr que l’espérance de vie d’Uduku est aussi courte dans les projets de Durêve que ton sexe dans ton slip.

Durêve commence donc à interroger les doubles prénoms, plus ou moins directement selon les cas de figure. Question centrale : « es-tu l’enfant de salaud qui a tchourré la came ? ». Les trois premiers interrogés répondent non (ou ne répondent pas, cf. N’a-qu’une-fesse). Pour rester discret, Durêve les fait descendre par trois abrutis différents afin de brouiller les pistes.

Mais un commissaire de police surdoué, aiguillé par un gone intuitif, flaire la mouscaille un peu plus vite que prévu : moi ! Ma légende me précède, et Durêve, en m’apercevant auprès du troisième cadavre, a une idée : me laisser, moi, le sublime et perspicace San-A, mettre mon nez dans le bousin pour trouver le voleur. Avec l’aide de Paul Uduku, il enlève Eloi pour avoir une monnaie d’échange contre mes infos.

Le hic pour ces messieurs les cocus de la came, c’est que je ne sais rien ! Durêve se met tous les doigts dans le prosibe s’il espère que je puisse tirer une conclusion potable.

Remarque, l’hypothèse que je n’entrave nib à ce micmac a effleuré son esprit, au Durêve : il a d’ores et déjà contacté trois mercenaires de plus pour foutre en l’air deux autos. A faire péter avec dedans, j’imagine, deux nouveaux suspects qu’il contactera si ce que je bavoche le déçoit.

Questions restantes : à quoi rime la parenthèse Reliure/Gigonnade ? Pourquoi Joss Leton, qui n’a apparemment aucun lien avec l’Isara, a-t-il eu l’idée saugrenue de stocker sa fortune ici ? Qui est ce WP, qui, lui, semble être lié à l’école ?

Durêve m’expliquera bien tout ça, non ? J’ai envie de lui faire une farce. Le fax stipule la date du vol : le 22 février. Or, j’ai dans la poche un tract de chez « Cerles & Fesses, assurances agricoles », sur lequel ce cher barbu a laissé son numéro de turlu, moins les quatre derniers chiffres, qui sont ceux de la date du vol, moins quatre jours… (quel bourbier ! il me faudrait un 4x4 !). Facétieux, je compose ce numéro en ajoutant 18 02 à la fin. La tête de Durêve, sur ses chiches, quand il saura qui l’appelle !

Ça sonne ! Et soudain retentit une petite musique derrière moi. Je reconnais « Sultans of Swing » de l’excellent groupe « Dire Straits ». Une version fadasse, pourtant, un peu électronique, type sonnerie de téléphon portable…

lundi 8 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 14

« Con, ce type, à Sion » est loin de valoir « Brillant, San-Antonio, à Lyon »

Dehors, c’est possible qu’il fasse nuit. Mais dans l’Austin Mini, pardon ! La chevelure du flamboyant rayonne comme un soleil de Juillet. J’ai emprunté la tire de Marie-Emeline pour que nous allions, le Rouque et moi-même, jusqu’à l’Isara. C’est de là que Mathias suivra les opérations.
- Mon turlu est en mode vibreur, Rouillé, n’hésite pas à me tuber si de l’extérieur tu perçois quelque danger. Je le place en outre dans la poche révolver de ma chemise. En cas de pépin, j’enclenche l’appel : tu pourras ainsi entendre tout ce qui se passe (et me dépasse) de mon côté : c’est une astuce sensass que j’ai pu tester tout à l’heure. Si ça sent le roussi à plein tube, t’es autorisé à rappliquer coudes au corps. Si c’est une mouscaille relative et peu pressante, appelle plutôt les roussins à la rescousse. Je sais bien que tu es plus à l’aise avec une burette qu’avec les malfrats.
- J’aurai sans doute mieux à vous proposer, patron, réplique l’Albinoche avec un sourire mystérieux.

T’as envie d’en savoir plus ? Moi aussi ! Mais je sens bien qu’il veut me réserver la surprise. Quel super outil, quelle trouvaille technologique, quel bricolage futuriste va-t-il me sortir, cette fois ? Je ne tente pas de pronostique : ce loustic scientifique a le chic pour dépasser mon imagination (ne parlons pas de la tienne !). Je pourrais lui poser des questions, essayer d’en savoir plus, mais je connais ce faciès énigmatique. Le flambant se ferait péter les deux genoux avant de lâcher le morcif. Pire, il sacrifierait ses quatre mômes préférés, je suis sûr[1] ! Alors que veux-tu ? Je vide les lieux pour aller en remplir d’autres.

Aux abords de l’Isara, je note la présence de la Twingo d’Eloi. Le gone est-il venu ici sous la contrainte, ou de son propre chef ? En tout cas, il est probablement déjà là, malgré mon avance, sans doute avec Joss Leton le chimiste, Paul Uduku l’étudiant ripoux, et Yvan Durêve le DRH de la pègre. Deux accès s’offrent à moi (pour ne pas être en reste, je me présente à eux, faut bien un peu de réciprocité !) : un portail pour les étudiants, qui donne sur la cour du bâtiment, et une entrée plus officielle, toute en portes vitrées, pour le personnel.

Je gage que le second accès cité favorise la discrétion… va pour les portes-vitrées ! De nos jours, tu sais, mon sésame a la vie dure (quand d’autre ont la biture). Les bonnes vieilles serrures sont en voie de disparition, ma bonne dame ! Au présent du dissuasif, on décline tout un merdier électronique, et le verrou relève de l’anti-intempestif passé. Pour entrer ici, même par effraction, il ne faut pas une clé mais un badge. Par chance, Mathias m’a refilé un passe partout moderne tout plein : une carte à puce qui fait sa fête à « la plupart des systèmes de sécurité de base », d’après le brasero.

Un test en atteste : grâce à la carte, je rentre dans l’Isara comme le gladiateur entre dans la reine (pardon je voulais dire l’arène) : sans difficulté, mais conscient que le plus dur est à venir (Note à Benêts : ça semble marcher aussi avec la reine…). D’emblée, je capte une odeur suspecte. C’est trop léger pour avoir le moindre effet sur moi, mais il n’y a pas de doute : c’est un gaz soporifique qu'on a balancé par ici. Mais toi, tu me connais ? Pas du genre à tourner bride au premier problo venu, pas plus que de tourner de l’œil à la première odeur sentie (sans tee non, d’ailleurs, à quoi servirait-ce, je vous prie ?). Je m’avance donc, prude amant (quelle blague !), dans le hall. Bonnart ! L’odeur est belle et bien en cours d’évaporation : ce n’est donc pas un piège destiné à ma modeste mais brillante personne.

Une légère vibration se fait soudain sentir dans le silence du hall : un des ascenseurs vient de se mettre en mouvement. Un rayon de lumière entre les portes m’indique qu’on s’arrête précisément au rez-de-chaussée. Dans cet espace entièrement vitré, qui donne (quelle générosité !) sur la rue très éclairée, tu parles si je suis visible ! Je bondis, non pas à Bondy, mais derrière le bureau d’accueil, derrière lequel un corps mou m’accueille à bras ouvert. Il s’agit du veilleur de nuit, aussi dynamique qu’Etienne Daho. Et pour cause ! Il a du respirer le gaz tsé-tsé à plein soufflet. Tapis à son côté, je mate la saynète que l’on joue devant moi.

Trois personnes cagoulées sortent de l’ascenseur, éclairées par la lumière d’icelui. On se croirait à table : le type de gauche, avec sa cagoule aplati, évoque une fourchette. Le gros du milieu a une silhouette si ronde qu’on jurerait voir une assiette. Le type à droite, lui, a une chouette cagoule type KKK (cas caca), bien pointu, qui rappelle un couteau. Tous trois s’installent dans les fauteuils meublant l’accueil.

Ils sont vite rejoints par un quatrième gus, qui lui arrive par l’escalier principal. Il s’agit d’Yvan Durêve.
- Z’êtes pas cons, non, de prendre l’ascenseur ? rouscaille-t-il à voix basse et avec son léger accent sudiste (que l'on remarque quand on l'écoute mais pas quand on le Lee). La lumière a du se voir de loin ! Pourquoi pas accrocher des lampions, tant qu’on y est ?
- C’est sa faute, chef, répond la Fourchette en désignant l’Assiette.
- Faut dire qu’après une journée passée dans un parking souterrain à scruter des peignes-cul en train de remiser leurs tires, j’ai les articulations trop rouillées pour prendre l’escalier, justifie l’Assiette.
- Vos gueules, interrompt Durêve. Vous avez repéré les voitures de nos clients ?
- Oui, répond le couteau. Les deux.
- Piégeables ? demande Durêve.
- Absolument, affirme le couteau. Avec nous, toutes les guindes sont bonnes à piéger, vous le savez bien.
- Bon. Avec un peu de chance, on aura pas besoin de les faire péter… murmure Durêve.
- Le poulaga a des infos ? demande la Fourchette.
- Je l’ignore, répond Durêve, apparemment tendu. Je l’ai appelé pour lui donner l’horaire du rendez-vous : 5 heures, comme on a dit. Mais il ne répond pas, je ne sais même pas s’il a eu mes messages… peut-être que c’est une ruse et qu’il viendra quand même. Peut-être que son téléphone est HS, et alors on l’a bien profond. Peut-être qu’il attend tout simplement l’ensemble des infos pour agir…
- Programme ? demande le couteau.
- Dans un peu moins d’une heure, je l’appelle pour lui donner le lieu de rendez-vous, on continue donc comme prévu, en espérant qu’il répondra, cette fois.
- On pourrait être utile, ou est-ce qu’on peut rentrer chez nous en attendons votre éventuel feu vert pour les deux autos ? demande l’Assiette.
- Allez chercher vos armes. Vous allez patrouiller un peu au rez-de-chaussée. S’il essaye de nous blouser, autant prendre des mesures de précaution. Prière de viser les jambes : ce type en sait peut-être plus que nous, et dans ce cas, je veux qu’il parle. Pigé ?
- Pigé, assure le couteau.
- Alors allez-y. En cas de pépin, vous me trouverez au troisième, dans le foyer des étudiants, avec Joss et les deux mômes.

Nos quatre voyous se séparent : Durêve retourne dans les étages, les trois autres vont chercher leur arsenal au sous-sol. Inutile de te dire qui je suis. Le premier qui répond « San-Antonio » est une grosse chèvre repoussant les limites inférieures du QI humain !

Durêve, contrairement à ce qu’il a affirmé aux autres, ne va pas au troisième étage. Il fait un arrêt dès le premier. Tu sais pour quoi faire ? Pour visiter les cagoinces. On me dit souvent que je ne fais pas dans le réaliste. « San-A ? Des fariboles ! » Faut-il être ignare pour affirmer de telles couenneries ! C’est un manque d’objectivité crasse. Car enfin, citez moi une fiction où le grand méchant prend le temps d’aller aux chiches en plein pendant l’action ? Chez Agatha Christie peut-être ? Chez Alexandre Dumas ? Chapitre 10 : où Porthos décide d’aller poser sa crotte pendant que d’Artagnan lâche une flatulence dans le cabinet de Tréville. Nenni ! Mais chez moi, c’est la vraie vie : les personnages sont faits de viande authentique, et ils en payent les conséquences.

Un concert de pets secs se fait entendre. Je te rassure : je ne tombe pas dans le scatophile gratuit. La constipation de Yvan Durêve (qui porte très mal son nom actuellement, Tafoison me semblant plus approprié) n’a pas vocation à aérer ma prose, si j’ose dire. Elle va même avoir son utilité : notre barbu semble être coincé ici pour un moment. Les couverts de service vont rester au rez-de-chaussée. Pourquoi est-ce que je n’irai pas un peu voler dans les plumes du foyer des étudiants ?

Discrètement, je m’esbigne, et je grimpe les deux étages restant quatre à quatre. Je repère directement le foyer : c’est la seule salle éclairée. Je m’approche à pas de loups et passe un œil dans l’espace vitrée de la lourde. Qu’y vois-je ? Qui vois-je ? Les rideaux du foyer ont été hermétiquement fermés pour que la lumière ne se voie pas de l’extérieur.

Joss Leton est plongée dans la lecture d’un document. Comme cette excitée de M. Aitrenfilée l’affirmait, il a un menton extra long, bien arrondi, les cheveux ras, et pout tout dire pas vraiment une dégaine de chimiste surdoué, mais plutôt celle d’un musicos, type guitariste. Uduku est un jeune porc, gras de partout. Ses cheveux sont passés dans une friteuse, son visage luit plus qu’une flaque d’huile. Eloi et lui sont également en train de potasser des papelards. Pourriture, ce gone ! Il travaille en bonne entente avec les vilains depuis le début, alors ? Pourtant, j’aurais mis mon slip au feu qu’il était réglo… Minute ! Etudions la scène d’un peu plus près, pour voir ?

Uduku demande :
- Peut-être Julie Olivier, la nana de première année ?
- Connais pas, répond Eloi d’une voix étonnamment monocorde. Peut-être.
- Michel Sylvain, le responsable de la filière alcoolisme ?
- Bof. Ce type plein de morgue, de fierté, avec son maxi-complexe de supériorité, aurait refilé la came à la flicaille. Trop content d’avoir son nom dans les journaux. Ce type nous rabat déjà bien assez les oreilles quand il apparait dans Vin Rouge Magazine…
- Jean-Marcel Luc, alors ? De l’administration ?
- Je ne pense pas non plus. C’est un gros tas de saindoux bien incapable d’un tel coup d’audace. S'il avait trouvé la drogue, il aurait tout laissé en place et n’aurait plus remis les pieds dans cette partie du bâtiment pendant cinq ans.
- T’as déjà couché avec Marielle, la pétasse la promotion 69 ?
- Deux fois, répond Eloi, la voix toujours aussi neutre d’un Helvète centriste.
- Trop marrant, cette potion, ricane Uduku.
- Ce n’est pas un jeu ! tempête Joss en levant la tête. Les effets sont limités dans le temps, il faut lui poser des questions pertinentes !
- Tu vois bien qu’on arrive à rien, réplique Uduku, boudeur. On voit pas qui, parmi ces 10 ploucs, aurait pu vous piquer la came, ni lui, ni moi. On perd notre temps ! En plus, vous les avez déjà quasiment tous cuisiné, non ?
- Mêle toi pas trop de ce qu'on a fait ou pas, conseille Joss. On veut ton avis sur toute la liste. Réfléchis un peu merde, creuse toi le ciboulot.

Et tout le monde repique silencieusement du nez dans les papelards…

T’as pigé ? Non, bien sûr, mais je suis là pour éclairer ta lanterne. Joss Leton, qui excelle dans la conception de drogue, a imposé à Eloi un coup de snif dans un de ses produits maison. Un produit qui le rend docile ! Voilà pourquoi il a suivi les autres avec le sourire tout à l’heure. Et voilà pourquoi il collabore avec ce trou de balle d’Uduku. Le gone est régulier, donc, et ça me rassérène à bloc ! Pour être exhaustif, je peux même t’affirmer que ça me donne la motivation nécessaire pour entrer en scène, mon superbe python serré entre mes salsifis tripoteurs.


[1] Il leur a laissé le nom de jeune fille de sa maman (Taliage). Pour bien faire, il leur a donné à tous le même prénom : Jean. Ça fait quatre Jean Taliages ! (on m'a forcé à faire cette blague)