samedi 13 février 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 6bis

Ne pas confondre « Théâtre » et « T’es chaud comme une cheminée »

J’ai failli oublier, dans le chat-pitre précédent : y a un autre truc pas banal ! Quand il s’adressait à moi, Deboeuf se dédoublait ! Il y avait lui, dans son fauteuil, gueule de con-trarié. Et son double, virtuel, qui me traduisait ses dires en mode franc. On aurait dit une pièce de théâtre…

Acte sexuel, (ob) Scène Ité
Où il est révélé une information importante sur Jacek Enkula et Yvan Durêve (ce qui montre que jusqu’à preuve du contraire, JE décide quand je balance mes infos !)

Deboeuf : Je reçois à l’instant une note vous concernant, commissaire San-Antonio.
Son double (à moi) : Je vais quand même pas m’emmerder à te dire bonjour, raclure.
Moi (à Deboeuf) : Ah, oui ?
Deboeuf : Oui. J’apprends que vous avez reçu la charge de l’affaire-Isara.
Son double (à moi, se raclant la gorge) : D’ailleurs, si je pouvais te cracher dessus, ça serait pas mal.
Moi (à Deboeuf) : Effectivement.
Deboeuf : Et… hum ! Pourrais-je savoir pourquoi on vous a confié ce travail ?
Son double (à moi) : Le vieux croulant, là-haut à Paris, doit avoir craqué un câble pour te refiler ce job qui me revenait de droit.
Moi (à Deboeuf, gesticulant pour trouver une position confortable sur mon tanne-cul) : Il se trouve que j’ai personnellement été mêlé à cette affaire.
Deboeuf : Oui… j’ai cru comprendre que vous connaissiez vaguement un témoin de l’un des meurtres.
Son double (l’air mauvais) : Autrement dit, podzib ! Il s’agit d’un piston pur et simple ! Un arrangement scandaleux entre Parigots !
Moi (à Deboeuf) : Pourriez-vous dire à votre double de la mettre en veilleuse ? On ne s’entend plus !
Deboeuf : Pardon ?
Son double : Des clous ! Je reste, et si t’es pas content, tu te barres !
Moi : Fort bien, alors j’appelle le mien et nous serons quittes.

Arrive mon double.

Mon double : Salut les mecs ! Y a de la castagne, ici, alors ?
Son double : Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Qui c’est, lui ?
Mon double (à Son double) : Tout doux ! Moi, je suis là pour faire l’équilibre ! Si t’étais pas ici en train de faire le mariole, je serais resté relax à la maison. J’ai mieux à faire que clouer le bec à des drilles de ton acabit, figure-toi.
Moi (à Deboeuf) : Il est vrai que je connais un témoin du meurtre de la station Duroc. Mais il se trouve, monsieur le divisionnaire, que mon implication va un peu plus loin que cela. J’ai repéré, à Paris, deux individus plus que suspects, qui, l’un et l’autre, sont actuellement appréhendés par les forces de polices parisiennes.
Deboeuf (soudain pâle comme le cul d’un Inuit) : Ah ! J’ignorais.
Mon double (à Son Double) : Marrant comme ça a l’air de te la couper !
Moi : Je viens moi-même de l’apprendre, à la descente du TGV. J’en profite pour en informer mes lecteurs, à qui je ne l’avais pas dit. Si vous voulez savoir, j’avais commencé par les dispenser de notre échange, monsieur le divisionnaire, avant de leur livrer finalement en ce moment même.

Deboeuf se lève, se sert un verre à la fontaine à eau, le boit cul-sec, et se rassoit. Les trois autres le regardent avec circonspection[1].

Deboeuf (tendu, très emmerdé , souhaitant de toute évidence avoir tort, prêt, comme un con qu’il est, à voir cette affaire se prolonger dans le temps à mon détriment plutôt que d’espérer, tel un flic intègre, que les meurtres s’arrêtent et les coupables soient arrêtés… c’est qu’il est sacrément mauvais, ce type ![2]) : Vous seriez donc en passe de résoudre l’affaire…
Moi : Difficile de le dire dès à présent. Grâce aux signalements que j’ai fait diffuser, les suspects ont tous les deux les deux été repérés rapidement avant de pouvoir quitter Paris. L’un d’eux, le tueur présumé, s’est barricadé dans un immeuble, dans le 14ème. L’autre s’est réfugié dans la gare de RER de Chatelet, en pleine affluence à cette heure-ci. Le site est encerclé, les rames bloquées à quai. Dans un cas comme dans l’autre, c’est une question de temps.
Deboeuf (pensif) : Pensez-vous réellement que ces deux individus soient à l’origine de tous les meurtres ?
Son double : Oh, comme j’espère qu’ils vont s’échapper ! Pire ! J’aimerais mieux qu’ils soient attrapés mais qu’ils n’aient rien à voir avec l’affaire-Isara ! Ça te materait, ça, pas vrai, superflic ?
Mon double (à Son Double) : Ta gueule, toi ! Tu saoules, glandu ! Peuh, j’aime autant ne plus rien dire, tiens. Je te donne rendez-vous à la fin du bouquin ! T’auras l’air sacrément navet, je gage, quand l’affaire aura été résolue en un temps record !
Moi (à Mon double) : Tu m’étonnes ! (à Deboeuf) L’avenir le dira. En attendant, je souhaiterais disposer des éléments d’enquêtes collectés jusqu’ici, concernant les deux premiers meurtres.
Deboeuf (tellement faux-cul que je risque une attaque pour didascalie diffamatoire si j’écris « aimablement ») : Naturellement. Mon adjoint vous fera un topo. Et mes hommes, dans la mesure du possible, sont à votre disposition. Mais vous savez ce que c’est : nous avons tous beaucoup de travail…
Son double : Autant dire : va te faire mettre ! J’ai donné des consignes, personne ne t’aideras. Tu peux même t’attendre à une petite crasse ou deux si c’est possible !
Mon double (en sortant) : Ouais, bon, allez. Ciao les nullos, on se revoit quand l’affaire sera réglée !
Deboeuf : Excusez-moi maintenant, mais je suis terriblement débordé…
Son double (à Deboeuf) : Hé ! T’excuse pas ! On le déteste ce mec !
Moi (à Deboeuf) : J’arrive donc au bon moment pour vous délester ! Bonne fin d’après-midi, monsieur le divisionnaire.

Fin de la scène.

[1] Mais non, personne n’a touché à leur robinet intime ! File consulter ton Larousse, inculte !
[2] Record du monde de la didascalie battu ! Signé : Pierre Bellemare

lundi 8 février 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 6

« Le président à dix sous » n’est pas forcément équivalent à « Dissolution à 2 balles »

Physiquement, le divisionnaire Deboeuf a quelque chose de Jacques Chirac, figure-toi. La carrure, déjà. C’est une grande tige qui doit dépasser le mètre quatre-vingt-dix autant que je dépasse les bornes de l’académie française. Les mains formid’, très longues, prêtes à serrer d’autres mains par dizaines à la minute. Le sommet du crâne, c’est kiff également : ça ressemble à s’y méprendre à la paume d’une main (pas celle de Chirac, en revanche, sinon un grand poil viendrait l’ornementer à coup sûr !).

Enfin, l’air solennel, limite furax, que Chichi n’arborait qu’en de funestes circonstances. Tu te rappelles, les corses qui sifflaient la Marseillaise au stade de France ? Z’avaient mis Jacquot en renaud, les insulaires ! Bin là, Deboeuf c’est pareil, même bobine.

La diff avec Chirac, sur cette mouille, c’est que tu n’imagines pas facilement qu’elle puisse sourire. Deboeuf n’a rien d’un Chirac au salon de l’agriculture, par exemple (un comble vu son nom !), d’une séance de dédicaces de bouquins. Le dernier mouvement rieur des zygomatiques du divisionnaire datent d’un âge si canonique que la grosse Bertha elle-même ne doit pas s’en rappeler.

Du reste, je n’ai pas tardé à sentir que je l’emmouscaillais, le divisionnaire. Ça se voit à l’éclat de son œil, Deboeuf. Le fait que je sois bien meilleur flic que lui, et donc plus à même de résoudre l’affaire, Decheval, il s’en bat les steaks, Deboeuf ! Je lui suis envoyé dans les pattes, Deboeuf, et il a l’impression qu’on le met sous tutelle, qu’on ne lui fait pas confiance… Autrement dit, ma présence nuit à son prestige, Deroseau. En étant là, je ternis son image et je l’écorne, Deboeuf. S’il n’y avait que Deboeuf pour prendre les décisions, je retournerai à Paris, Deveau, derechef. Je ne suis pas sa muse, au Deboeuf, je ne l’inspire pas, contrairement à bien d’autres flics.

Car, tu l’auras noté, toi qui retiens chaque détail de mes aventures : pour beaucoup de poulagas, bosser avec moi : c’est bonnart ! Les feignasses profitent de ma présence pour me refiler le bébé et se barrer à Saint-Trop’ avec bobonne. Les incompétents me collent au slip à n’en plus pouvoir, espérant apprendre un maximum à mon contact. Les soucieux de leur image rameutent la presse pour apparaitre en photo à mon côté et font en sorte que leur nom soit aussi gros que le mien dans le baveux qui annonce la résolution de l’enquête. Les pédoques (autrement dit les tantes) tentent de me mettre le grappin dessus. Ceux qui s’ennuient sont contents car ils savent que dans le sillage de mes enquêtes, l’action fait du ski nautique[1].

Mais Deboeuf, lui, fait partie des teigneux, des jaloux, des hiboux, des cailloux, des genoux et surtout des poux. Il me voit comme une concurrence, une mise à l’épreuve… je peux pas lui reprocher, cela dit, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il faudrait déjà que je lui proche une première fois. La seconde, c’est que son attitude se conçoit tout à fait (conçoit pour, ou conçoit contre). Tiens, toi, par exemple : tu serais heureux si ta copine t’annonçait impromptu qu’elle faisait appel à son ex pour le premier samedi du mois ? Malgré l’aspect reposant d’une telle décision, tu boufferais ta cravate, me trompé-je ?

Alors Deboeuf, en con-séquence, ne s’est pas levé quand je suis entré, il ne m’a pas tendu sa pogne (et pourtant, je te l’ai dit : des battoirs pareils sont faits pour serrer des pinces ! ceci dit je préfère les miennes, idéales pour serrer des miches), et ne m’a pas invité à m’asseoir (il ne m’a d’ailleurs pas invité à Massy non plus). Comble du vicelard : il a placé devant son bureau une chaise en toc de chez la Fouarfouille, quand un fauteuil moelleux à souhait est disponible dans la pièce, mais remisé dans un angle. Ça s’annonce pas des plus confortables, cet entretien ! En particulier pour mon fignedé, que j’installe malgré tout sur l’indigne dossière.

Heureusement, l’échange est laconique, lapidaire, synthétique, expédié rapido. Pardon ? Que dis-tu ? Tu voudrais néanmoins connaître les grandes lignes ? Fastoche ! Paris-Lyon-Marseille d’une part, et Paris-Bruxelle-Amsterdam. Comment ? Tu ne parlais pas de réseau ferroviaire ? Oups. Il faut bien dire que tu n’es pas très clair ! Les grandes lignes de la converse, les voilà, elles vont suivre. Tu croyais quand même pas que j’allais les laisser sous scellés, non ? Tu me connais, à force : je te dis tout, c’est systématique, même quand je fais le choix de te laisser tartir quelques pages avant de t’affranchir. Mais toi, bêtement, tu m’interromps pour avoir des détails que tu aurais eu plus vite en la bouclant ! Je te conseillerais bien de te remettre en questions, gars, mais les réponses à ces questions risqueraient d’être dures à entendre…

Bon. Bref ! Où sont nos moutons ? Par là-bas ? Au paragraphe suivant ? Ah tiens, oui, je les vois. Bêêêê ! Retournons-y, alors. Suivez-tous bien, personne derrière le serre-fil, et le dernier ferme la porte !

En quelques instants, donc, Deboeuf me fait piger, sans naturellement le dire textuellement, qu’il est blasé de me voire arriver souiller ses plates-bandes. Il dit se tenir à ma disposition avec ses hommes, me renvoit vers son adjoint pour prendre connaissance des indices concernant les deux premiers meurtres, puis me congédie. Le tout en tirant une tronche longue comme la liste des nanas qui t’ont flanqué une veste depuis ta puberté. En somme, il ne me refile le paquet qu’à contrecœur, sous la contrainte… le Vieux l’a pris à contre-pied ! Mais il compte contre-attaquer, agir à contrario pour contrarier mon enquête, voire me mettre une contravention qu’on troque contre corruption dans les contrées où l’autorité est contrastée[2] [3] [4] !

Tu l’as compris : j’ai l’impression qu’il ne va pas beaucoup m’aider, le père Deboeuf. Normal, remarque, ce type m’a l’air sacrément con. Or, les cons, c’est comme la neige : plus il en tombe, plus c’est difficile d’avancer ! Face à cette attitude des plus déplaisantes, pour tout te dire, moi je reste courtois. Je me dis in petto que la meilleure réponse viendra du terrain. Quand j’aurais résolu l’énigme malgré lui, il aura l’air bête autant que toi tu as l’herpès !

Puisque le divisionnaire me mets à la porte (je préférerais me mettre au Whisky, mais tu sais ce que c’est… regarde-moi ça, cette poussière ! et ces vitres très mal lavées : tu m’as compris, l’alcool et le turbin ne font pas bon ménage), je me lève, me meus (meuh, meuuh, Deboeuf !) jusqu’à la porte, et jette un dernier regard sur cet enfoiré, qui est déjà penché sur un papelard quelconque. Je regrette de ne pas contrôler mon sphincter comme ce cher Béru, la perspective de craquer dans ce burlingue une perle de la famille des silencio-odorantes me paraissant des plus plaisantes. Incapable d’accéder à mon propre désir, je sors.

*
*abc*


C’est dingue ce qu’on peut faire avec deux-trois bricoles ! Tu veux une preuve ? Saint-Thomas, va. Je te reconnais bien là : l’autre jour, tu refusais même d’admettre que ton voisin Alphonse embroquait ta greluche derrière ton dos malgré la présence de son slip kangourou sous ton oreiller ! Il t’en faut toujours plus, alors ! Une preuve, donc ? Cesse de reluquer les jupons alentours et fixe tes châsses sur ce qui surplombe le présent paragraphe. Tu saisis ?

Et oui, trois fois rien, ou plutôt trois fois une étoile, le tout disposé en un triangle équilatéral, et cela en dit bien aussi long qu’une phrase de type : « Un laps de temps certain s’est écoulé, notre héros se trouve à un autre endroit désormais, où, gageons-le, il rencontrera d’autres personnages hauts en couleurs et d’autres intrigues ! ». Car, avoue-le, sans t’arrêter sur ces trois étoiles plus d’un quart de seconde, tu n’en as pas moins pensé, effectivement, qu’une éclipse[8] temporelle séparait mon départ du bureau de Deboeuf du paragraphe suivant !

Je suis maintenant devant l’Isara. Les dossiers que l’adjoint de Deboeuf m’a refilé sont dans ma fouille, mon python dans mon holster, mon pénis dans mon slip et mon slip dans mon falzar, et, pour finir, tout est dans l’ordre.

Eloi me guide vers une petite salle d’étude, où je pourrai compulser en toute tranquillité les docs obligeamment rédigés par les collègues de la criminelle Lyonnaise en attendant l’évolution de la traque des deux vilains de Duroc, les deux pieds-nickelés. Pourquoi ici ? Parce que c’est moi qui écris, et toi qui lis ! A-t-on déjà vu un canasson demander à son jockey pourquoi courir après un bête lévrier ? Bon ! Je te réexplique une ultime fois le principe : j’agis en virtuose, tu tournes les pages en silence, et ainsi notre binôme fonctionne en harmonie !

Je dois te le dire, charmante Elvire : le coup des doubles prénoms, je ne m’y fie pas encore complètement. Ça n’a ni queue ni tête (comme toi !), bon sang de bonsoir, je n’imagine vraiment pas les critères qui pousseraient quelque malotru à estourbir des zigs sur leur simple patronyme ! L’Isara reste donc le seul point commun à tous les meurtres qui me semble complètement fiable. Je sens qu’il est souhaitable de m’imprégner de l’ambiance, de connaître les bâtiments, de croiser le personnel, de fouler le lino, de gafer les mignonnes étudiantes d’un œil salingue, et tout le tralala.

T’es choqué, Aimé ? Le commissaire San-Antonio, lubrique en évoquant de jeunes et innocentes étudiantes, ça t’interpelle ? Allons, allons ! Des sondages très sérieux montrent bien que 117% des individus de sexe masculin lisent ma prose essentiellement pour les passages à caractère fripon ! Ose dire que tu n’en fais pas partie, pour voir ? Bien ! Quant aux étudiantes, elles n’ont rien d’innocent, crois-moi ! Ce sont plutôt des coupables découpables ! Coupables de stupre et de luxure, parfaitement, et ce bien avant leur bachot, d’ailleurs. Les crevettes qui déambulent dans les couloirs de l’Isara savent tout sur le zizi-panpan depuis lulure, certaines seraient même probablement capables de te décrire les bigorneaux de tous les jeunots de leur promotion, n’en doute pas. Avant, que veux-tu ? les donzelles étaient coces, très sobrement. De nos jours, les gerces sont précoces, basta ! Bientôt, tu verras, les gamines seront dépucelées avant leurs parents !

Avec Eloi, on s’installe dans une salle minuscule. J’ouvre les dossiers du sieur Deboeuf, que je m’apprête à survoler. Je veux confronter les faits officiels avec le ressenti du gone. Il a connu les trois victimes, de près ou de loin, il est donc à même (bien que pour le moment, il soit à Lyon) de faire des liens qui auraient échappées aux équipes de la criminelle.

De son côté, Eloi a amené l’Isaraphone, l’annuaire de l’école, pour recenser les doubles prénoms. Je crois qu’il veut vérifier pour de bon s’il n’a pas oublié une autre de ses connaissances ayant cette particularité : il ne le montre pas trop, mais il a été secoué par l’histoire avec son poteau N’a-qu’une-fesse. Par ailleurs, j’imagine qu’il compte vérifier s’il y a une connexion possible entre tous les Jean Daniel et les Sophie Martin. Moi, je te l’ai dit : je cautionne sans trop de conviction cette piste là, mais je la boucle.

Nous potassons nos documents respectifs. Rien, dans ce que je lis, ne m’interpelle réellement : il s’agit de rapports vite chiés, mal chiés par les enquêteurs de Deboeuf. Le lien entre les deux meurtres n’étant probable que depuis aujourd’hui, il n’est fait aucune passerelle entre les deux affaires. A moi de les découvrir, avec l’aide du gone ! Je commence à élaborer une liste de question à son attention.

Marrant, cette ambiance studieuse ! Souvenirs du collège… Je me revois en étude, bien des années en arrière, travaillant aux côtés de mes camarades de classe, seulement distraits par les jupes polissonnes des « grandes » du lycée. Le silence, dans tous les lieux d’enseignement, est le même, tu as remarqué ? C’est pas le silence de quand tu dors, ni celui de ta copine quand tu la demandes en mariage, ni celui de la gauche quand il faut émettre une idée constructive. C’est un silence particulier, un peu doux et ronronnant, généré par le labeur et qui, quelque part, incite à la somnolence. En ce qui le concerne, notre présent mutisme, à Eloi et moi, nous permet surtout de mieux savourer la sonore explosion qui retentit juste au-dessus de nous.


[1] Je ne me rappelle pas avoir déjà fait une métaphore aussi sensass’. Et toi ?
[2] Le premier qui lit ses deux phrases à voix haute sans postillonner gagne un paquet de Kleenex.
[3] Une allitération en «/kɔ̃tʁ/» ! Du Jamais vu ! San-Antonio repousse les limites de la littérature ! (s) Flaubert
[4] Deux notes de bas de pages appliquées au même endroit [5] ! Voilà une innovation qui montre bien tout le caractère (d’imprimerie) de San-Antonio. (s) Gutemberg
[5] Avec celle-là ça fait même 3 ! (s) San-A[6]
[6] San-Antonio nous propose une nouvelle invention que je me presse (d’édition) de relever : la note de bas de page dans une note de bas de page ! (s) Gutemberg[7]
[7] C’est fini ce chantier, oui ? (s) L’imprimeur
[8] Comme le dirait Bérurier.
Psst... d'ici vendredi, un chapitre bonus !

lundi 1 février 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 5

Ne dites pas « vent frais », dites « brise-glace »

Pourquoi sont-ils revenus sur place, ces gougnaffiers ? Toi, suspicieux autant que suce-pisseux, tu subodores une facilité de scénario de ma part, je suppose ? Moi je te réponds ceci : les fossoyeurs de N'avait-qu'une-fesse sont venu vérifier que le turbin était bien exécuté. Leur démarche de ne repasser qu'une bonne demi-heure après la gâchette party leur assure une relative discrétion : je te l'ai dit, le trafic continue quasi normalement, et il n'y a sans doute plus aucun badaud actuellement sur le quai qui y étaient déjà tout à l'heure. Personne ne trouverait donc leur retour suspect, puisque personne ne devine qu'il s'en agit d'un ! Tu me suis ? Oui, mais je suis moi !

Et puis, le barbu comme le bonnet pensent avoir opéré en toute discrétion. Ils n'imaginent pas avoir été gaulés par Eloi tout à l'heure. Et quand bien même : en ne sortant leur bobine du métral (un métral, des métros) qu'un petit instant, le risque d'être retapissé était faiblard. Mais j'ai l'oeil ! J'ai même les yeux : Cyclope n'a qu'à bien se tenir...

Je te l’ai dit : je ne suis pas dans le même wagon que Ribouldingue et Croquignol : je les file au char ! Je les mate sans-souci (bien que n'étant pas à cette station qui se situe, je le rappelle, à Lyon), car les extrémités des compartiments sont vitrées. Les deux présumés vilains discutent : con s’il y a bulle ! Ribouldingue se gratte la barbe en écoutant Croquignol s’agiter sous son bonnet. Si je ne me trompe pas, Eustache, les rôles sont ainsi répartis : Ribouldingue est le DRH de la bande, c’est lui qui effectue les démarches auprès des potentiels « contacts ». Croquignol, lui, sort la sulfateuse quand les entretiens se passent mal.

Présentement, je sens que ce dernier suggère, une fois de plus, de sortir l’artillerie (l’art-tuerie, c’est son truc !), mais en changeant de cible : ce n’est plus d’un Isarien à deux prénoms dont il s’agit, mais d’Eloi. Revenant sur les lieux du crime, comme le fait tout bon assassin d’après un poncif bien connu (s'il s'agit d'un souverain poncif, je penche non pas pour Pie VII, mais plutôt pour Assa V !), ils ont repéré le gone, debout juste à côté d’un poulaga athlétique et spirituel (ne demande pas qui ! tu es vexant) qui fouillait les poches du défunté. Poche où ils ont enfoncé un tract publicitaire le matin même sous les yeux... d'Eloi, qui pourrait faire le lien. Alors oui, lui, Croquignol, il est pour une mise au point un peu violente.

Ribouldingue hausse une épaule et s’apprête à répondre quand il m’aperçoit de nouveau. Le vacarme du métro et le double-vitrage qui nous sépare m’empêchent d’entendre ce qu’il dit précipitamment à Croquignol, mais en les voyant détourner les yeux, je capte nettement leur embarras. Ma présence va les décider à agir, je le sens. Et cela ne m’arrange pas pour trois raisons :
- je suis parti précipitamment de la maison pébroque, y laissant mon arme de service.
- s’ils défouraillent ici et maintenant, la rame de métro ressemblera rapidement à la boucherie sanzot, avec les usagers RATP dans le rôle de la marchandise saignante.
- ces deux raisons en valent bien trois !

Je continue à les reluquer : tu comprends, Gontrand, que je ne suis pas en position de force, et il va me falloir tout faire pour semer ces deux peignes à cul rapido. Autrement dit, si je ne peux ni les suivre, ni les appréhender, il me faut à minima assimiler un maximum de détails sur eux, leurs bobines, leurs fringues, et tout le tintouin. Manière de pouvoir émettre un signalement potable aux collègues, et que cette filature express ne serve pas à podzob.

La raie (à moins qu'il ne s'agisse de l'arrêt ?) suivant est Montparnasse-Bienvenüe. Au passage, quelle bonne idée d’attribuer à la station d’une gare le patronyme d’un ingénieur des ponts et chaussées nommé Bienvenüe ! Suivant ce principe, je rebaptiserai la station Chatelet "Edward Hall", la station Gare de Lyon "Richard Coeur de Lyon", Porte des Lilas "Serge Gainsbourg", Gare du Nord "Line Renaud", Pantin "Jean-Louis Debré", Bir-Hakeim "Jean Delatour", Place d'Italie "Rocco Sifredi", Place des fêtes "Jean-Louis Borloo", Invalides "AS Saint-Etienne", La muette "Ségolène" (ah tiens ? ça ne colle pas !), Les volontaires "Parti Socialiste" (non plus !), La Fourche "Rocco" (encore !), und so weiter, tu as saisi le principe.

Quoi qu'il en soie (comme dirait un papillon de ma connaissance), arrivé à Montparnasse, j’ai mémorisé une somme conséquente de détails. Je ne pense pas pouvoir en retenir davantage, d’autant moins que depuis qu’ils m’ont repéré, les vilains se sont détournés (il est certainement plus facile de se détourner que de détourner un airbus, soit dit en passant).

Sereinement, je me déporte (ce serait bête de se défenestrer d'un métro), et je m’éloigne d’un pas léger. Sans avoir besoin de tordre le cou, je devine que mes pieds nickelés sont également descendus, quelques mètres derrière moi, de leur wagon. Soudain, je lance un sprint qui ferait jaser Jazy, j’ose le dire[1]. Bruits de cavalcade derrière moi... Alors que la sonnette du métro retentit, je bondis à nouveau dans la rame.

Bilan de cette petite course : rien n’a changé au niveau de nos placements relatifs. Je suis dans le wagon trois, eux dans le deux. Mais ma petite ruse clarifie les intentions de chacun : je veux leur échapper, et eux en veulent à mon calbar ! Je les vois toujours, derrière le double plexiglas : ils ne s’empêchent plus de me mater, maintenant. Pire : ils me fusillent du regard ! Une salve qui ne m’ébranle aucunement, certes, mais qui en laisse présager une autre un tantinet plus concrète : Croquignol sort son soufflant, qui n’a rien d’un sous-flan, croyez-moi !

Je me dirige illico vers le fond de mon wagon, pour m’éloigner le plus possible d’eux. Une fois proche de la dernière porte, je m’accroche et tire brutalement sur la poignée de freinage d’urgence. Bien que je ne les distingue plus très bien d’aussi loin, je pense que mes deux nouveaux amis ont culbuté, comme tous les autres passagers qui avaient le malheur d’être debout quand la rame s’est brusquement arrêtée. Sans chercher à vérifier, je donne un coup de pied sec (a-t-on déjà vu quelqu’un donner un coup de pied mouillé, ou même humide ?) dans un boitier contenant un extincteur de secours. La vitre dudit boitier explose gentiment. Je me saisis de l’extincteur dont je me sers pour démolir la vitre la porte la plus proche. En un coup, j’ai ménagé une ouverture juste suffisante pour un faux-filet. En deux coups, je peux m'y faufiler.

Tout a été calculé au quart de poil, et non pas au car de poils, aucun touriste portugais ne trainant dans les parages. Je t’explique : au moment du coup de frein, les deux premiers wagons s’étaient déjà engouffrés dans le tunnel menant à la station suivante ; mon wagon, lui, était encore face au quai, OK ? De ce fait, je peux rapidement poser le pied dessus et filer dans le dédale de couloir de la station Montparnasse, alors que mes deux loustics doivent avant tout se frayer un passage jusqu’au troisième wagon pour pouvoir sortir de la rame. Ce qui leur impose l’effraction préalable des deux vitres qui nous séparaient il y a encore 30 secondes.

Le laps de temps ainsi grapillé me permet de gagner rapidement la sortie la plus proche. Au grand air, j’hèle un taxi. Je lui demande de me driver sans attendre jusqu’à Duroc, où je dois récupérer ma Maserati et le gone Eloi. Mon chauffeur, qui s’agite tellement sur son siège qu’il doit avoir une colonie de morbacs nichés dans le fignedé, me répond que c'est à peine à une station de métro de là. Comme je lui dis que je m'en tamponne et que je lui sucre son pourliche s'il continue à finasser, il obtempère.

Pendant que mon Robert de Niro personnel agite son derche et que son taxi nous ramène vers Duroc, je fais un nouveau point. A quoi a servi cette petite excursion souterraine, menée non au pas galop, mais trot (politain) ? Les avancées sont les suivantes : je suis désormais sûr que les deux gus repérés par Eloi étaient impliqués, ensemble, dans le meurtre de Fabien Henry. Je connais désormais leurs minois et j’ai une meilleure idée du mode de fonctionnement du binôme. Bon.

Ce qui me taraude, à présent : j’avais sous la pogne deux suspects en or massif, et faute de moyen, j’ai du mettre les adjas au lieu de les serrer. Dans une affaire lourde de trois cadavres (et la pesée n’est, à mon idée, pas définitive), débusquer deux filous dans l’heure qui suit le lancement de l’enquête est un petit miracle ; les laisser filer constitue une bévue conséquente.

Je choppe Eloi à Duroc, lui bonnis en trois phrases un résumé de l’épisode précédent qu’il a raté en même temps qu’il a raté le métro, puis je l’installe dans le fauteuil passager de ma guinde et retourne à la maison poupoule en quatrième vitesse. En chemin, puis sur place, je passe quelques coups de fils express comme suit.

Le premier à Mathias le rouquemoute, à qui je donne un signalement précis des deux vilains : charge à lui de trouver leurs noms et d’avertir tous les poulagas de la capitale en urgence. Je ne m’inquiète pas, le flambé va me faire ça en un temps record, il a un système de fichage ultra-perfectionné des filous du monde entier que le monde entier lui envie, justement. Si Croquignol et Ribouldingue sont des pros, il saura mettre un patronyme sur leurs tronches en moins de temps qu’il n’en faut à un cul-de-jatte aimant les culs de chattes pour se retrouver dans un cul-de-sac. Je lui demande en outre, au flambé, de se rendre à Lyon dès que possible pour fureter à la morgue et contempler les deux premiers cadavres.

Le second appel est pour Béru, pour lui demander de suivre attentivement la recherche des deux gredins, et de prendre les choses en main en cas de besoin. Las, c’est la Pine qui répond d’une voix chevrotante que l’Enorme est suspendu jusqu’à nouvel ordre. « Mais ne t’inquiète pas, Antoine, je m’occupe toujours d’élaborer une stratégie de défense. Moi vivant, Alexandre-Benoit ne sera jamais acquitté, il sera écroué, tu peux me croire sur parole ! » Renonçant à expliquer au débris le sens des mots "écrouer" et "acquitter", je m’apprête à passer un coup de fil subsidiaire à Jérémie Blanc quand Mathias me recontacte : les crapules sont identifiées et leur signalement passe déjà de main en main dans tous les commissariats de Pantruche. Il me faxe le nécessaire avant de filer sur Lyon.

Je reprends ma course de téléfond. Monsieur Blanc. Sa chère Ramadée est malade actuellement, et le négus s’est mis en congé pour rester à son chevet. Je lui demande nez-en-moins (ça tombe bien, sa femme souffre du syndrome du nez-vide) de prendre la place de Béru pour ce qui est du suivi des recherches de mes deux crapules. Il me fait savoir que je suis « sacrément chié », mais que je peux compter sur lui, dès lors qu’il n’est pas besoin de quitter Pantruche pour se faire.

Pénultième échange tel-est-faux-nique avec le Tondu number one, le directeur de la police. Je lui demande de me confier l’enquête de la station Duroc et celles des deux meurtres Lyonnais. « Et quelle justification devrai-je donner au divisionnaire Deboeuf, de la criminelle à Lyon, pour le délester d’une double-affaire aussi sérieuse ? » renâcle le vieux. Je lui signale que le troisième meurtre s’est déroulé en pleine capitale : l’affaire a pris une ampleur extra-lyonnaise depuis une heure.

« Certes, mais la victime reste "originaire" de Lyon, il me faudrait une autre raison pour vous charger, vous, et pas Deboeuf, des investigations nécessaires. » Je le renvoie à ma bibliographie : ce n’est pas une seule bonne raison de me laisser l’affaire que je lui présente, mais près de 150 enquêtes menées à bien, la grande majorité ayant été diligentée par lui-même. Je dois avoir l’air déterminé, car le vieux accepte sans trop rechigner. Je l’imagine en train de caresser son crâne-mannequin-pour-arrière-de-slip (en peau de fesse véritable) quand il me dit : « Et bien soit, San-Antonio, je vous assermente. Allez ! »

Le dernier coup de turlu est pour Maman. Je lui signale que je file sur Lyon pour quelques jours. Je la rassure : je vais être prudent, je ne prendrai pas froid et je reviendrai intact et vite. Comme elle insiste, j’accepte qu’elle m’envoie une valise avec quelques vêtements propres et mes affaires de toilettes. Nous convenons d’un hôtel où j’irai chercher tout ça, et où elle me réservera un chambre (car je ne vais tout de même pas dormir dehors : faut pas chambrer !).

Je récupère mon arme de service, un python acquis récemment et beau comme tout, et m’adresse a Eloi, qui m’a silencieusement observé pendant que je prenais les choses en main.
- Prêt, gone ? La gare de Lyon va mériter son nom d’ici peu : on retourne chez toi ! Attrape ce papelard qui sort du fax et arrive.

En se levant, Eloi déclare, visiblement impressionné :
- Si je rencontrais des types de ta trempe à chaque fois que j’arrivais à la bourre à un rencard, je crois bien que je jetterai illico ma tocante aux gogues et renoncerai pour de bon à la ponctualité !

Et il n’a encore rien vu !
*
*abc*

Tu veux savoir en quoi l’écriture est encore bien supérieure à la technologie ? M’en vais te l’apprendre de ce pas, Nicolas ! Tu ne pourras plus dire que San-Antonio n’est pas un vecteur de connaissance, après ça. Pardi ! Tu as dans les mains un book formidablement plein de culture et d’informations. Attention tes doigts : ça dégouline, tellement y en a !

Je t’explique donc en quoi mes écrits surpassent les travaux de la Nasa. C’est tout simple : moi, en un paragraphe, je passe direct de mon bureau de la maison poupoule au TGV de 15h, filant à Lyon à plus de 200 km/h. Ça me prend 10 secondes à écrire, ça t’en prend à peine plus pour le lire, et ceci, sans combi, sans harnais de sécurité, sans trucage et sans filet ! Effets secondaires ? Pas davantage. Aucun vomi, pas de vertige, niet ! Si c’est pas de la téléportation express, ça !

C’est marrant, une nympho de ma connaissance à cru un temps que TGV voulait dire « Très Gros Vibromasseur ». Ce qui a fait naître en elle un fabuleux désir, tu penses. Pour une belle désillusion, ça a été une belle désillusion ! A l’instant même, je ne me plains pas de la signification réelle du sigle. J’ai hâte d’arriver à Lyon, de me frotter à peu à cette affaire… Je demande à Eloi de me filer le fax de Mathias. Le gone regarde au passage s’il s’agit bien des gonzes qu’il avait repérés.
- Cherche pas, môme, le rassuré-je. Avec une description signée Bibi et une recherche estampillée du rouquemoute, pas d’erreur possible !

Il opine et me file le faf. Deux bobines y apparaissent, ainsi que deux noms : ENKULA Jacek et DURÊVE Yvan. Et là, je dois avouer une certaine déception : il s’agit de deux toutes petites frappes. Hé ! Quoi ! Dans un ouvrage comme celui-ci, enrichi en potassium, en oligo-élément, en vitamine A, C, Q, F, S (cul et fesses), en uranium, en action, en suce-pense, et tout le reste (dans la limite des normes), des mauvais gredins auraient leur place ?

Pourtant, ce sont bien eux. Yvan Durêve est peut-être le plus intéressant... il a été condamné à quelques mois de taule l’année passée pour avoir travaillé pour la Secte « Ô, Plasme ! ». Il recrutait des gogos en leur promettant une réincarnation en oursin albinos après leur mort. L’écriture manuscrite de l’enflammé précise que « Yvan Durêve est tout sauf un illuminé : il n’a accepté ce boulot que contre une part substantielle de l’argent extorquée aux victimes de la secte. Il a tout balancé pour alléger sa peine. ». Ça me confirme son rôle de mecton « à tchatche », censé repérer le contact disparu en blablatant avec les « candidats ».

Enkula est un Polonais connu pour avoir dessoudé quatre mecs dans son pays. « Tous à l’arme de poing » ajoute ce cher rouquemouthias. Un vice (cruciforme, sans doute) de forme dans son jugement lui a permis de ne rester qu’une paire d’années au gnouf au lieu de la ribambelle prévue initialement.

Alors quoi ? Un escroc minable et un cow-boy polak ? Au centre de mon affaire ? Voilà qui ne colle pas, comme dirait mon pote Robert Uhu. Et déjà : comment un manche comme Enkula aurait-il pu procéder à un dézingage en mode corde et un autre en mode surin ? Le gars est un maniaque du calibre. Ce serait alors l'oeuvre de Durêve ? Le gars semble pourtant préférer garder les mains propres. Non, ya pas ! Il y a un point noir comme ton fion dans cette affaire ! Les trois meurtres semblent rester étrangers les uns zozotres.
- Un souci ? me demande le jeune d’entre Rhône-et-Saône (je connais un alcoolique qui vient d’entre Roule et Saoule).
- Tout dépend ! dis-je en prenant la peine d’y mettre un point d’exclamation. Si le fait de rajouter au moins un troisième pied nickelé à la bande des méchants est à même de te réjouir, alors tu peux être extatique.
- Caisse à dire ?
- Sept à dire que j’ai la conviction que ces deux guignols, sur ce fax, n’ont pas pu aligner Pierre Charles et Cécile Baptiste.
- Nous voilà bien ! juge Eloi (ça m’fait pas peur : c’est mon fils, ma bataille). Qui l’aurait fait alors ?
- Ça me parait évident : quelqu’un d’autre !

Réponse provisoire, j’en suis sûr. Mais mine de rien, le doute m’assaille à nouveau. J’en reviens un peu à me demander si vraiment tout est lié dans cette affaire… car enfin merde, quoi ! Après cinq chapitres, je n’ai toujours aucun fil conducteur ! Cette aventure va faire baisser ma moyenne, tu vas voir !

[1] Cette allitération en "zz, jzzz, jzz" évoque parfaitement le caractère pressé, fusant, furtif de l’action. Bravo San-Antonio ! signé Racine

lundi 25 janvier 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 4

Ne confondez pas « Retour de bambou » et « come back de chanteuse »

Ce qu’il se passe par la suite est nettement moins bath, figure-toi, ami acheteur (car ce serait hypocrite de t’appeler uniquement lecteur, quand ce qui m’intéresse le plus chez toi, c’est bel et bien l’oseille que tu me procures en achetant mes écrits). La grosse standardiste, Nadine, effarouchée par le verbe béruresque, a mis ses menaces à exécution en entamant une procédure à l’encontre de sa Majestée la grosse pomme. L’affaire se présente d’autant plus mal que le pépère a récidivé dans le « marcellement-sextuel » le lendemain du coup de téléphone virtuosement[1] raconté dans le chapitre précédent. Béru vient de recevoir une convocation en conseil de discipline.

- Avais-tu besoin, hé, Baudruche, d’aller ré-attaquer cette mocheté au lendemain d’une menace de représailles aussi claire ? je gronde.
- C’tait t'une façon d'mettre les poings sur les vits ! m’assure Béru. Elle avait tell'ment après-skié mes performanches, que je m’suis dit qu’remett’ le couvert, en signe de pet, était le meilleur moyen d'passer loutre cette histoire.
- Mais comprends-tu, bougre de tubercule papatéen, qu’elle a maintenant deux témoins contre toi ?
- Mets-toi z’à ma place, Sana : les mômes Sylvie et Pauline étaient au turf au standard, j’allais quand même pas les fout’ dehors, si ? Ma constance professionnelle m’interdit d’empêcher trois gerces de turbiner en six-mules-tannées ! Qui aurait répondu en cas de coup de bigniou ? Tu peux me l’dire ? Tézigue, p’t-être ?

Apparait alors, à la porte de mon burlingue, César Pinaud, que l’affaire Bérurier a provisoirement tiré de sa retraite pour le rapatrier vers chez nous. Avec son mégot de trente ans aux lèvres, sa tête de derche dépressif, il s’est mis en tête de sortir le Gros de la mouise, et il potasse depuis ce matin le code de bonne conduite de la police française.
- Salut, Antoine, dit-il d’une voix aussi fripée que lui-même. Je peux t’emprunter Alexandre-Benoit quelques minutes ? Nous devons convenir d’une ligne de défense cohérente avant sa comparution devant le conseil, après-demain.

La Pine m’attendrit autant qu’il m’agace, ces temps-ci. Son dévouement confirme qu’il est sans conteste (mais également sans stratégie valable) une des plus belles âmes de ce monde. Mais il me semble surtout terriblement gland, avec son chemisier, rentré à la va-vite dans son triste slibar, lui-même dépassant de plusieurs centimètre au-dessus de son bénard (ses antiques bretelles ont explosé le jour où Béru a voulu en faire un lance document pour ne plus avoir à se lever au bureau).
- Courage, je grommelle en quittant la pièce. Et je me demande si le « a » n’est pas de trop.
- Merci, répond la Vieillasse d’un ton solennelle. Oh, attends avant de partir… tiens, tu pourras relire ceci ? me demande-t-il en me tendant une feuille qui a sans doute servi de papier-cul à un vendeur de laxatif. C’est mon argumentaire pour Béru, j’ai peur d’y avoir laissé une ou deux coquilles…
- Des coquilles ? marmonné-je. Tu es bien sur de l’opportunité de la lettre « q » ?
- Tu t’aigris, Antoine, glapit la Guenille, visiblement vexé, mais que je soupçonne de n’avoir pas compris mon trait d’esprit. Tu devrais manger tu sais quoi ? Des carottes. Ça rend aimable, les carottes.
- Et, pour le coup, je ne saurais te suggérer assez de ne pas oublier le « a », ajoute une voix depuis le couloir, par la porte ouverte.

C’est Eloi (c’est tes lois, cette haie loua, sept hait l’oie, ces tel ouah).
- Gone ! m’étonné-je. Que nous vaut ta visite ?
- Si c’est possible, j’aime autant te le dire en privé, élude-t-il provisoirement.
- Sensass’, figure toi que mes collaborateurs étaient justement en train de quitter mon bureau.
- Mais Antoine, braie Pinaud, c’était toi qui partais…
- Hé bien c’était une erreur ! contre-attaqué-je. Ici, c’est mon burlingue, j’en dispose comme je veux, et toi tu m’indisposes !

Penaud, Pinaud s’évacue mollement. Bourru, Béru craque une louise. Et Eloi peut prendre place. Je dois avouer ceci, ami constipé (car je n’ignore pas que beaucoup de mes bouquins terminent leur carrière aux cabinets –comme les docteurs et les avocats, du reste, je vous laisse apprécier le standing !), je dois t’avouer ceci, donc : je ne t’ai pas tout dit. Si je suis aussi bienveillant avec ce jeune gars que je connais à peine et avec qui je me suis castagné par téléphones interposés il y a trois jours, c’est parce qu’il a la mine d’un mineur dont la mimine aurait déclenché une mine, exterminant au passage la mine de son crayon.
- Ça ne va pas fort ? m’inquiété-je.
- Non, il lâche. J’avais raison.

Je me gaffais bien d’une merdouille de ce type. Je vais même te dire : dès que j’ai vu sa bouille, j’ai compris qu’il y avait eu du vilain entre Saône et Rhône. J’apprécie assez son non-triomphalisme, au gamin : vu la manière dont s’est terminée notre dernier échange de points de vue, il pourrait me rentrer dedans, mais il s’en abstient.
- Un troisième macchab' ? je pronostique.
- Voilà, confirme-t-il.
- De l’Isara ?
- Oui.
- Double prénom ?
- Oui, encore.

Et là, mes petits biquets, s’annonce une question des plus emmouscaillantes.
- C’est la personne pour qui tu craignais ?
- Non… moi, je pensais à Bérangère Michel, une chouette nana que j’ai parfois un peu tripotée. Mais c’est pas mieux : j’avais oublié qu'un de mes meilleurs potes s’appelait Fabien Henry. Nous, on l’appelle « N’a-qu’une-fesse » depuis des années…

Comme quoi, quand tu poses une question gênante, il faut t’attendre à une réponse qui ne l’est pas moins ! D’ailleurs, j’ai remarqué que les questions sont rarement indiscrètes, pertinentes, sympathiques, de fond, de forme, de face ou de profil. Ce sont bel et bien les réponses qui sont tout ça ! Enfin brèfle, comme dirait l’enflure.
- Désolé pour ton ami N’a-qu’une-fesse, je murmure sincèrement. Comment est-ce arrivé ?
- Bastos dans le cassis.
- Quand ?
- Il y a 15 minutes.

Alors là, je tressaille comme il faut, mes frères. C’est du tout récent : attention, forfaiture fraîche !
- Où ?
- Station de métro Duroc, sur la ligne 13.

Le môme devine que, s’il ne dit pas tout d’un coup, il va subir toute la batterie, non pas de cuisine, non plus que celle de Ringo Starr ou celle de ton baladeur, mais bien toute la batterie de questions qu’un flic pose à un témoin. Il s’apprête à tout déballer, mais je l’arrête d’un geste.
- Tu me raconteras tout le reste en route, gone.
- Où va-t-on ?

Toi, mon ami voyageur (car un certain nombre de mes bouquins est gentiment vendu dans les boutiques Sncf pour désennuyer les usagers), tu l’as bien deviné, je suppose ? Oui ! Bravo, on retourne sur les lieux du crime. J’en affranchis Eloi en passant mon lardeuss.

Pendant qu’on chemine, Eloi raconte :
- On est venu à Paris pour le salon de l’Agriculture, le père de Fabien est exposant, il fait du pâté, et il a besoin d’aide sur son stand. Ce midi, on est allé manger chez un ami à moi vers Duroc. Alors qu’on entrait dans le métro pour retourner au salon, y eu une bousculade, Fabien s’est vautré. J’ai commencé par me marrer, ce qui était plutôt malvenu, car le pauvre vieux ne s’est jamais relevé. Quand j’ai vu qu’il y avait du raisin sur le sol, j’ai compris que quelque chose déconnait. J’ai vu un type ranger furtivement quelque chose dans sa parka, j’ai cru voir un pétard avec silencieux, mais je suis sûr de rien. Je me suis cassé vite fait : j’étais pas rassuré-rassuré, et j’ai pensé qu’il valait mieux venir t’affranchir directement.
- Bon réflexe, gars.
- Ce ne sont plus des coïncidences, non ?
- Mes coïncidences en prennent plein le dargiflard avec ce nouveau coup, admets-je. Je te promets de me retourner les méninges pour tirer ça au clair.

Ce sidi, je me demande encore un peu s’il y a un lien à tous ces meurtres. Sont-ce des meurtres à chaque fois, d’ailleurs ?
- T’as su si le pendu avait été pendu de force, d’ailleurs ?
- Affirmatif.

Bon. Un prof, un étudiant, une étudiante. Pendaison, égorgeation, flinguation. A l’Isara, à un autre endroit dans Lyon, à Paris. Ce merdier ! T’y vois clair, toi ? Moi pas. Je capte pas le fil qui relie tout ça ensemble. Cette affaire s’annonce comme une tarte ratée : elle ne se tient pas, dégouline, se répand, et il parait impossible de la tenir fermement et entièrement à une main. Mais nous n’en sommes qu’au commencement ! J’interroge :
- Maintenant qu’un troisième nom grossit la liste, tu vois un dénominateur commun aux victimes ? Une dénominateur commun qui t’aurait échappé ?
- A part l’Isara, répond Eloi, et les deux prénoms, non.
- Nom de nom ! ponctué-je avec à propos. Doit pourtant bien y avoir une raison pour laquelle on dézingue à tout va le personnel de l’Isara. Qui s’amuserait à bousiller toute une liste d’honnêtes gens pour le simple motif qu’ils ont un prénom pour patronyme ?
- J’y pige rien, répond Eloi, ce qui constitue une réponse honnête mais moyennement utile.
- Décris-moi toujours le type au flingue, je demande.
- Chais pas trop si c’était vraiment un poinçon, Commissaire. Mais bon, disons que c’était un grand. Bonnet et parka noirs. Sale gueule... Il s’est glissé dans le métro une seconde après que je l’ai vu, et il était loin…

Tu parles d’un indice ! Je jette un coup d’œil par la vitre de ma Maserati : des types grands, habillés de noirs, j’en aperçois déjà cinq ou six sortant de la bouche de métro la plus proche.

Je conduis ma chignole sans ménagement, avec le gyrophare, deux roues sur le trottoir quand il faut contourner un embouteillage, les pneus qui crissent et le toutim, mais Eloi ne semble pas inquiété. Pas par ma conduite, en tout cas : il se laisse bringuebaler au gré des secousses qu’imposent l’allure sportive de mon bolide sans même tenter de s’accrocher. Mais il est pâle comme le dargif d’une pharmacienne et je me demande in petto si retourner précisément là où son poteau a lâché la rampe le réjouit.
- T’as pas remarqué quoi que ce soit de bizarre ces derniers temps avec N’a-qu’une-fesse ?
- Boarf…
- Comportement anormal, fréquentations inhabituelles ? tenté-je de l’aiguiller.
- Peut-être un type, ce matin au salon... Pendant tout le trajet pour te rejoindre, j’ai bien réfléchi à ça, et je ne vois rien d’autre : un mec s’est approché de lui, lui a posé deux-trois question de base sur le pâté Henry, puis il lui a demandé s’il était le fils du proprio, et si oui duquel.
- Y a deux proprio pour les pâtés Henry ?
- Ouais : le père de Fab travaille en collaboration avec un associé du nom de Paillant.
- La suite de la converse ?
- Le type a engagé la conversation sur N’a-qu’une-fesse : ses études, ses projets… je n’ai pas suivi le babillage en plein : j’avais à faire. Mais j’ai bien remarqué que le type n’avait pas vraiment le profil d’un gars proche de l’agriculture, ni du pâté, ni de quoi que ce soit ayant un rapport avec le stand du père de N’avait-qu’une fesse.

Je souris intérieurement (essayez de sourire intérieurement, vous verrez comme c’est difficile !) à cette adaptation du sobriquet, mais ne laisse rien transparaître et invite Eloi à poursuivre.
- Ce midi, avec Fab, on en a reparlé en se marrant, de ce gars. Dans les salons, tu rencontres toujours des zigs lourdingues qui s’accrochent à tes basques pendant deux plombes. C’est chiant comme la lune sur le coup, mais toujours assez marrant d’en reparler après coup. Mais là c’était carrément spécial : le gars a fini par poser des questions un peu bizarres, du genre « en soirée étudiante, vous buvez ? vous fumez, peut-être ? », tu vois le topo ?
- Il lui a proposé de le fournir en schnouf ?
- Quasi… à demi-mot…
- Il a répondu quoi, ton poteau ?
- Je sais pas trop… je suppose qu’il a dit qu’il n’était pas intéressé. Fab et moi on piccole, mais on est pas trop fumette, ni poudrette.
- Description du gazier, bitte schön ?
- Barbu, brun, l’air un peu bucheron. Pas très grand…

Je turbine un maximum. Le magazine Phosphore pourrait venir faire un numéro complet sur moi, à cet instant ! Se pourrait-il qu’une histoire de stupéfiant soit à l’origine de ce micmac ? Pourquoi pas ! Et puis je n’ai pas grand-chose d’autre à me mettre sous la pogne.

Nous voici à Duroc (station de métro qui aurait pu tout aussi bien s’appeler Ducap, Dupic ou Du-que-dis-je-c’est-une-péninsule, comme me le confiait Edmond Rostand il y a peu). Nous nous engouffrons dans les profondeurs souterraines du métro qui est bien soigné, puisqu’il est poli-teint. Je dresse ma brème magique devant le pif des matuches qui sont déjà sur place et nous accédons au cadavre.

Sur le sol brun du quai, le corps de Fabien Henry paraît bien pâlot. Je remarque que le pseudonyme du défunt n’était pas mal choisi : parfaitement allongé sur le dos, il a pourtant le bassin légèrement tordu, car une moitié de son prosibe est assez nettement moins volumineuse que l’autre. A côté de moi, Eloi a les yeux rivé sur son camarade. Les macchabés, quand on n’a pas l’habitude, ça aimante toujours le regard. Qu’une gerce des plus canons passe à côté de toi en te lançant des œillades coquines n’y changera rien, tu n’auras d’attention que pour la dépouille.

Je plonge la louche dans les poches de cet étudiant qui n’étudiera plus grand-chose. Larfeuille, téléphone portable comme les jeunes d’aujourd’hui, paquet de clopes (des light, si tu veux tout savoir), paquet de prospectus « Les pâtés Henry-Paillant ». Podzib, autrement dit ! Par acquis de conscience, je feuillette le tas de prospectus, des fois qu’un papelard s’y soit intercalé. La démarche (que j’ai toujours préféré à la décrève !) est payante : il n’y a rien que des prospectus dans le paquet, mais l’un d’eux n’est pas « Henry-Paillant », mais « Cerles & Fesse, assurances agricoles ». Le papier glacé est le support d’une bafouille manuscrite :
« Le faux plafond, c'est toi ? Si oui, appelle ce numéro avant 13h00. Bonne prime à la clé. », suivi d’un numéro de turlu portable sans les quatre derniers chiffres. « Ajoute la date du vol moins quatre jours pour avoir le numéro complet », précise une ligne supplémentaire.

C’est râpé pour le numéro de bigot : je n’ai pas la moindre idée des quatre chiffres manquants, et aucune piste pour les deviner. Le type qui a mis ça là était un pro, en tout cas : avec ce code il brouille la seule piste qui permettrait de remonter à lui sans avoir besoin de revenir faire le ménage dans les poches du gamin.

Ma tocante est formelle : si je prends en considération le temps qu’a mis Eloi à me rejoindre et celui que nous avons pris pour rappliquer, alors l’ami N’a-qu’une-fesse a été abattu aux environs de 13h. Intéressant !
- Hé, Gone, t’as pas lâché ton pote d’une semelle, aujourd’hui ?
- Bah je l’ai pas suivi jusque dans les chiches, mais sinon, je l’ai toujours eu en vue.
- Il a passé un coup de fil ?
- Nada. Son téléphone ne marche plus, il emprunte le mien en cas de besoin.
- Il t’a parlé de ceci ? dis-je en tendant le prospectus « Cerle & Fesse »

Eloi déchiffre et délettre, puis hausse les sourcils.
- Négatif… il ne s’est probablement même pas rendu compte de la présence de ce truc : nous avons en permanence cent tracts à distribuer dans les poches de nos nippes.

Mine de diamants[2], j’échafaude silencieusement un scénario.
A) Une bande –un barbu et un grand habillé de noir, au moins– cherche à joindre « un contact ».
B) Après deux essais manifestement soldés par des échecs, la bande insiste : le barbu tente d’approcher Fabien Henry : questions sur son nom, sur son école, pour être sûr de ne pas se tromper. Il lui refourgue un message codé : ordre d’appeler un numéro codé dans un délai précis.
C) J’imagine que s’il avait été « le contact », Fabien Henry aurait compris à qui il avait affaire quand le barbu l’a cuisiné.
D) N’étant pas ce fameux contact, le gamin ne se rend compte de rien, pas même qu’on lui a refilé un ultimatum. Il ne s’inquiète donc de rien.
E) Devant cette non-réponse, le grand sapé de noir dégomme.

Interrogations pour le cas où ce scenar est le bon : y a-t-il une histoire de came derrière tout ça, comme le laisse suggérer certaines questions du barbu ? Les autres victimes ont-elles été contactées de la même manière ? Les meurtres sont-ils systématiques, ou pas ? Autrement dit : quand ils auront mis la main sur le contact recherché, les vilains le supprimeront-ils, ou ont-ils d’autres projets pour lui ? Une chose semble sûre : la « bande » n’a visiblement que deux indices sur la personne qu’ils cherchent : il a un prénom comme nom de famille, et il est lié à l’Isara. Partant de là, notre gang tâtonne. Bon.

Je ne vois rien d’autre à faire ici, et je sens le petit Eloi tout chose, comme dirait Alphonse Daudet. Je m’apprête donc à suggérer de mettre les adjas vite fait, quand une rame métro apparait dans le tunnel. Sochaux must go on ! comme on dit dans le Doubs. Un pauvre type laisse son sang dégouliner tristement le long du quai, mais le métro ne s’arrête pas. On ne va pas retarder des centaines d’autres usagers RATP à cause d’un seul d’entre eux ! Encore moins un qui n’a désormais plus d’activité urgentes à effectuer… Les flics en place empêchent les badauds d’entrer ou sortir de la porte la plus proche du cadavre, pour respecter un périmètre d’investigation. Pour le reste : circulez, y a rien à voir !

Le métro s’arrête, dégueule un paquet de types et de nanas moroses, en aspire tout autant, et s’apprête à repartir. Mais, juste avant la fermeture des portes, quelque chose de pas banal se produit : deux têtes sortent du premier wagon par la même porte, l’une au-dessus de l’autre. On ne distingue pas les corps des deux têtes : ils sont hors de vue, à l’intérieur de la rame. Les têtes se rétractent simultanément après que les deux paires d’yeux y afférant ont inspecté furtivement les quais.

La vision s’est faite fugace, mais je n’ai aucun doute… les deux têtes étaient ainsi disposées : un bonnet noir en haut, une barbe brune en bas. En deux foulées, je suis dans le métro, d'où je fais signe à Eloi de m'attendre là.


[1] Ce passage est réservé à ceux qui liront ma prose en 2017, que l’adverbe « virtuosement » sera intégré au Larousse.
[2] Hé, les gars, vous êtes dans un bouquin d’élite ! Ne vous attendez pas à lire « mine de rien », je navigue plus haut que ça !

lundi 4 janvier 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 3

Attention : « Téléphon » ≠ « t’es félon ! »

L’Hénaurme ne ferait pas un bon secrétaire : il décroche le combiné, puis le porte comme il convient, l’écouteur au niveau des esgourdes et le micro à hauteur des chicots. Mais la suite est nettement moins conventionnelle. Le Gros termine de s’éclaircir la gorge d’un rot surpuissant que moi-même, je n’ai anticipé : je sens une de mes mèches qui fait l’essuie-glace sous l’effet de la bourrasque. Béru me fait remarquer :
- C’t’une boisson de gonzess’, c’est entendu, mais ni-veau du renvoye d’gaz, faut z’admettre que c’est corrèc’.

La voix aigre de l’une des standardistes de la grande taule jaillit du combiné de manière si perçante que je peux capter sans souci sa tirade :
- C’est des manières de répondre au téléphone, ça, oui ?

Béru semble se rappeler à cet instant précis l’utilité de l’objet qu’il tient dans sa main.
- Ah c’est toi, Nadine. C’est poilant que tu me contactasses au moment même où j’évoquasse ton nom ! pouffe l’enflure. Y a pas deux secondes, je rouscaillais t’à propos de la Grosse Nadine !
- Plait-il ? réplique la réceptionniste, sur la défensive.
- Laisse, c’est trop spiritueux, affirme Béru en m’adressant un clin d’œil entendu. Mais restons pro-fesse-Lionel… queue de veau[1] ce coup de turlu ? Un coup d’chibron express, kiff la dernière fois ? ajoute-t-il avec un nouveau clin d’œil plus polisson.
- Ça ne va pas ? rugit l’autre dans le combiné. Gros proc ! Parlez-moi encore une fois sur ce ton et je fais un rapport pour harcèlement !
- Dis donc, grosse mère, si j’suis un thon, t’es bien ma morue, s’impatiente Béru. Qu’je sache, t’as pas tant jaspiné quand j’t’ai proposé un limage feurst quoility, au pot de départ de l’adjudant Tifrice !
- Oh ! s’indigne la mégère. Vous… Vous avez honteusement profité de mon état de… hum… légère ébriété pour me violer à demi ! C’est uniquement pour éviter des tourments à mon pauvre mari que je n’ai pas porté plainte !
- Pour éviter les tourments zou pour éviter les comparussions entre ses séances de paf à celle qu’j’t’ai poprosé ? ricane la grosse pomme. M’semble bien t’avoir entendu jacter qu’t’avais jamais z’autant pris ton panard qu’pendant not’petite affaire !
- Gros dégueulasse ! vagit la standardiste, apparemment à court d’argument après la dernière remarque du gros.
- Greluche ! réplique Béru en raccrochant violemment. Non mais l’aut’ ! ajoute-t-il en décapsulant rageusement une nouvelle cannette. Porter pleinte... T’entends comme elle est prose-et-derrière !
- On dit « procédurière », je soupire. Je te signale que tu parlais toi-même demander une sanction contre Poilala il y a deux minutes. Et gaffe à la boisson, gros, tu vas encore en mettre plein ton burlingue !
- Nez crainte, j’suis z’habitué doré d’l’avant.

Le téléphone sonne alors que Béru s’octroie un spectaculaire cul-sec, ce qui m’offre l’opportunité de répondre à sa place. La môme Nadine ne me laisse pas le temps d’articuler la moindre syllabe :
- Attendez-vous à des emmerdements, sac à merde ! Votre rapport, vous l’aurez, et salé, encore ! Et maintenant, passez-moi le commissaire San-Antonio s’il est dans votre bureau, et dans le cas contraire, téléphonez directement votre avocat sans trainer, immonde raclure ! Pervers ! Dégueulasse !
- Commissaire San-Antonio, je gazouille. N’en jetez plus, s’il vous plait chère madame, et faites moi savoir l’objet d’un si agréable appel.

Léger flottement sur la ligne.
- Oh, monsieur le comm… je suis si… je pensais que c’était… balbutie la vachasse.
- Dites, mon chaton délicieux, ne nous comprendrions-nous pas mieux si vous alliez jusqu’au bout de vos phrases ?
- Euh… euh… une communication pour vous depuis Lyon, Commissaire, bégaye la standardiste.
- C’est mieux, mais je vous signale que cette fois vous avez oublié le début de la phrase, remarqué-je poliment. Je vous en prie, transmettez-moi l’appel venu de la capitale des Gaules, mon interlocuteur doit s’impatienter.

Ça fait clic, clac, ça connecte, déconnecte, reconnecte, insecte, débecte, humecte, puis une voix se fait finalement entendre.
- Commissaire ?
- Moi-même, confirmé-je (car après tout, c’est bien moi !).
- Ici Eloi ! Vous vous rappelez ? La gare de Lyon Part-Dieu, il y a quelques années, à peu près ?
- Et comment ! confirmé-je. Le Grouchy de la drague ! Tout en étant le Zorro du rencart compromis, le pornophile du (Roc)code de la route, le Fangio de la Twingo, le Sherlock Holmes de la gare de Part-Dieu, le métaphoriste de la baise athlétique, mais également le gentleman cabrioleur ! Quoi de neuf, gars ?
- Une affaire criminelle qui nécessite un commissaire doué, pas trop obtus, vous voyez le genre ? répond-il sans détour.
- Cinq sur cinq, l’ami, réponds-je, curieux. Je t’écoute.
- Je suppose que vous avez eu vent des deux meurtres de Lyon, la semaine passée ?
-Refais-moi un topo, pour voir ? je demande, car si ces meurtres m’évoquent vaguement quelque chose, je n’ai suivi ces faits d’hiver (nous sommes en février) que de loin. En me tutoyant, je préfère, ça sera plus fluide.
- Vendu ! approuve-t-il sans faire de chichi. Voilà l’histoire en schématique : Cécile Baptiste, une étudiante de mon école, a été tuée lundi dernier pas loin de chez elle, égorgée. Pierre Charles, un de mes profs, a lui été retrouvé pendu dans son bureau jeudi. Mon école, c’est l’Isara (Institut Supérieur d’Arnaques Supérieures Appliquées), je suis en dernière année.

Ces deux macchab’ ont effectivement fait couler beaucoup d’encre la semaine passée dans la région de Lyon (dans la rade de Marseille, ça aurait sans doute fait couler beaucoup d’ancres, mais passons).
- J’ai lu quelque chose là-dessus, Eloi. Mais je ne savais pas que les deux victimes avaient un lien avec une même école.
- Normal : les deux meurtres ont été traités séparément dans la presse. L’âge, le sexe, et les centres d’intérêt des deux assassinés, ainsi que les lieux et les modalités des crimes, tout oppose les deux affaires. Mais je vois deux points communs que tout le monde ignore, les torchons comme les volailles.
- Doucement, gars, doucement, calme-le-jeu-je. Tu me parles de « meurtres », de « crimes », d’« assassinats », mais dans le cas du pendu, si je n’ai rien raté, on parle encore d’un potentiel suicide.
- Je sens bien que ça ne colle pas, réplique Eloi. Je connaissais bien Pierre Charles. C’était un bon prof, heureux de ce qu’il faisait, un peu pochard aux entournures, mais pas dépressif.
- Admettons, admets-je (comme quoi, je reste cohérent !). Quels sont d’après toi, les deux éléments relatifs aux morts et ignorés par la marée-chaussée locale ?
- Leur lien avec mon école, déjà, explique le jeunot. Ta réaction me prouve que, pour quiconque ne suit pas les deux affaires de près, cet élément concordant n’est pas mis en avant.
- Et l’autre point commun ?
- Les patronymes des victimes : ce sont deux prénoms. Charles, Baptiste.

Je soupire le plus imperceptiblement possible pour ne pas vexer le gamin. Ce qui m’arrive en ce moment est très fréquent pour un superflic de ma trempe. Mon talent, ma sagacité, ma force de déduction et ma force tout court, mes relations, mon habileté et mes chaussettes extra-extensibles (car avec tout ce qui précède, mes chevilles taillent large !) poussent tout un chacun à s’adresser à moi dès qu’un pet foireux se fait entendre ou sentir.

Tout le monde veut être « celui-qui-a-mis-le-super-héros-sur-un-coup ». Ça ne rate jamais ! Le concierge, qui assure avoir vu le locataire du 12 fricoter avec des zigs pas recommandable ; le boulanger, certain que le boucher d’à côté se cure le nez sans mettre ses gants ; le locataire du 12 qui sent une odeur suspecte dès qu’il passe devant la loge du concierge ; n’importe qui, suspectant sa belle-mère de recel à la sauvette… des histoires qui ne partent de rien, qui ne valent rien, et qui ne donnent rien. Trois fois rien, en somme (comme diraient les gens d'Amiens).

Je suis habitué, mais cette fois-ci, une déception m’étreint aussi efficacement qu’une lumière m’éteint ou qu’un TGV m’est train. Eloi, je le voyais au-dessus de ça. Son ton, la manière dont il cause, pourtant, me rappellent clairement la sympathie et la finesse qu’il m’a évoqué du départ. Béru lâche un nouveau rot, et je constate en comptant une demi-douzaine de canettes vides sur le reliquat du buvard de son bureau que j’ai du rater trois ou quatre éructations. J’essaye d’être diplomate avec le futur diplômé de l’Isara.

- Eloi, franchement, ça me parait faiblard, désolé.
- J’avais dit que je cherchais un flic pas trop obtus, et tu m’avais répondu que tu étais l’homme qu’il me fallait, objecte le gamin.
- Y a obtus et obtus, gars ! Je veux bien contacter discrètement les responsables de l’enquête…
- Les enquêtes, rectifie Eloi. Je t’ai dit qu’elles étaient traitées séparément.
- Bon, je peux passer des coups de fils, coupe-je-la-poire-en-deux. Mais à ce stade là, je ne peux pas descendre sur Lyon avec la crème de mes équipes et virer les collègues lyonnais à coup de targette dans le fion sur deux simples coïncidences. Car c’en sont, Samson !
- « A ce stade là » ? répète mon interlocuteur, dont la voix trahit le désappointement. Donc tu attends un troisième cadavre isarien à deux prénoms avant de te mobiliser, si je saisis bien ?
- Oh, dis ! je m’agace. Je ne te dois rien, le môme, que je sache. Tu m’as sifflé une gerce sous le pif et devant le paf, si ma mémoire est bonne : c’est pas ça qui te donnerait le droit de gérer ma carrière, non ?
- Commissaire, tu ne piges pas. Je ne te parle pas de toi, ni de ta carrière, mais d’une possible troisième victime !

Dites, il commence un peu à jouer avec mes testiboules, ce morveux. Voilà qu’il sort les violons moralisateurs pour m’entrainer dans son histoire tartignolle ! Tiens, au fond, je me demande s’il est pas en train de bédauler liquide dans son caleçon… Je m’emporte :
- T’as le traczir, gamin ? Ton nom de famille, c’est Jean-Claude, c’est ça ?
- Vous brulez, commissaire, mais ce n’est pas de moi dont il s’agit, lâche-t-il froidement.
Ce retour impromptu au vouvoiement achève de me mettre en renaud.
- Bon écoute, tes gamineries, je m’en tamponne les marrons, c’est vu ? J’ai d’autres choses à faire que changer tes couches, figure-toi !

Là-dessus, je tends le combiné en direction du clapoir répugnant de Béru qui n’a rien suivi à la conversation, mais qui s’apprête précisément à lancer un nouveau gaz buccal épais. Une fois l’éructation lâchée, je raccroche aussi violemment que Gradube il y a cinq minutes, et je sors mon mouchoir de poche recta pour essuyer ma main pleine de substance gluante et panachée.

[1] A moins qu’il n’ait voulu dire « que me vaut » ?

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 2

Ne confondez pas « bière panachée » avec « chouette cercueil »

Si je te parle de ce gone, ami liseur[1], c’est qu’il va faire, aujourd’hui même, une nouvelle irruption dans mon actualité personnelle. Mais ça, je ne le sais pas encore. Ce que je sais, c’est qu’il y a un attroupement dans un des couloirs de la maison poupoule, et exceptionnellement, ce n'est pas autour de la machine à café. Sagace comme tu l’es (et je te sais également salace), tu as tout de suite deviné qui en est à la l’origine.
- Toi, Poilala ! tonne Bérurier en malmenant le brigadier du même nom. Mon vieux qu’on plisse ! Quasimodo[2] mon frère ! Toi, à qui j’aurais donné le bon pieu sans conviction ! Comment pusses-tu me trahir, moi qui avais fesse de toi mon confit-dent ?
- Trahir ? balbutie Poilala. Mais pas du tout…
- Si, parfaitement, c’est littoral[3] : tu es l’hauteur d’une trahison un-tole-l’érable !
- Calme, gros ! interviens-je en fendant les rangs de spectateurs.
- J’aimerais que tu soisses à ma place, hé, sans rire, rouscaille la Bedaine sans lâcher Poilala. Si tu n’avais ne fusse-t-il qu’une vaguelette idée du crime que ce triste cire vient de comète ! Figure-toive que ce cornichon, pire que Judas Hisse-carotte, s’est juré de m’empoisonner ! Testuel !
- Quand cesseras-tu de te donner en spectacle, ô pomme de terre suprême, je réplique à voix basse.
- Tu m’as pas écouté, mec ! Je te parle d’un con-plot pour porter à teinte à mes jours ! Si m’vient l’idée d’faire un rapport, j’le f’rai virer de la rousse en moins d’deux !
- Allons dans ton bureau, Bibendum ! je suggère. On pourra en parler, et Lucrèce Borgia ne t’y trouvera pas !

Le gros finit par lâcher le malheureux Poilala, qui m’a l’air légèrement plus aplati qu’à l’accoutumée, puis il se dirige vers son bureau, non sans maugréer une suite de mots inaudibles parmi lesquels je ne distingue que « binouse » et « dugland », ce qui ne me donne aucun indice solide à propos de la trahison supposé de Poilala. Avant de refermer la porte, j’intime à tous ceux qui ont assisté à la scène de retourner au turf sans tarder s’il vous plait, non mais oh les Français ne vous payent pas pour faire la ronde dans les corridors, sapristi !
- Accouche, gros, demandé-je en posant prudemment mon illustre postère sur le coin d’une chaise couverte de ce qui ressemble bien à de la rillette de porc. Pourquoi t’en prendre ainsi à Poilala ?
- Voilà l’topo, commence-t-il, l’air mauvais, en piochant dans l’un de ses tiroirs une canette de je-ne-sais-quoi-mais-probablement-pas-recommandé-par-l’administration-policière. J’ai fait l’erreur de demander à cet empaffé d’Poilala d’aller à les pisseries du coin de la rue pour m’y acheter un jeu de binouses…
- C’est donc ça ! je rigole, situant déjà un peu mieux l’action. Désolé, Béru, mais j’ai bien peur que, quoi qu’il se soit passé par la suite, une histoire qui commence ainsi ne saurait faire l’objet d’une procédure disciplinaire à l’encontre de Poilala.
- M’laisseras-tu finir ? s’emporte le Majestueux. Ce cornichon d’Poilala remonte à mon burlingue et s’carapate recta après avoir posé le pacte suce-demandé dans mon tiroir à munitions.
- Hé bien ! Où est le problème ?
- Le problème c’est qu’il ne s’agissait pas de binouses, en l’eau-cul-rance, mais de pas-nachés ! barrit Béru.

Et là-dessus, pour se remettre de ses émotions, celui que je suis bien obligé d’appeler mon adjoint se vote une large rasade de la boisson mousseuse contenue dans sa canette. Emporté par sa rogne, il ne s’est pas rappelé que son tiroir est désormais rempli du breuvage qui constitue les raisins de sa colère. Vivement, je me lève pour ne plus être face à lui : juste à temps pour éviter le geyser de panaché que cette grosse baleine expulse soudainement.

Crachotant, toussotant, éructant dans une cacophonie de borborygmes à même de répugner un égoutier chevronné, Béru s’est levé, puis affaissé, puis relevé, avant de finalement s’adosser à la porte qui à son tour s’affaisse quelque peu.
- J’te l’avais dit ! suffoque-t-il. C’truc, c’est du poisson ! Appelle le seins-nus, Sana, j‘passe l’arme à gauffre !
- Le SAMU ne peut rien pour toi ! ironisé-je. Pour toi ce serait plutôt les alcooliques anonymes, ou alors directement l’asile psychiatrique !
- C’est ça, fous-toi d’ma pomme, articule-t-il en reprenant son souffle. C’est pas toive qui doit encore boire 23 fois 25 Cl de c’t’immondice ! Du panam-ché, ah, l’ordure ! Et pourquoi pas de la grosse-nadine tant qu’on y est ?

La discussion s’arrête là, du moins temporairement, car le téléphone de Béru se met à… devine quoi ? Oui ? Sonner, exactement. Qui peut bien appeler ? T’as une idée, toi ? Voyons ça à la page suivante !

[1] Franchement, ça vous parait logique, à vous, qu’on dise « je lis » et « un lecteur » ? Non ! « Je lis », et donc « un liseur ». Ou sinon, si on garde « un lecteur », on dira « je lecte » ! Correct ? Ah, la langue française fourmille de cas particuliers dont je me délecte (et dont je ne me délise pas).
[2] Il s’agit, j’imagine, d’un mix entre grosso-modo et quasiment.
[3] Pour traduire, je tenterai bien « littéral » ?

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 1

Ne pas confondre "Rouquine fonctionne" et "Pneu crevé"

Ah ! Parce que vous, bande de baudets bandits et bandants, vous croyiez peut-être que vous saviez tout sur tout ? Vous pensiez, sous prétexte que je vous en bonnis l’essentiel dans des ouvrages de haute tenue, que rien, dans ma vie, ne vous avait échappé ? Je ne sais pas depuis combien de temps vous n’avez pas eu tort, mais vous pouvez arrêter le chronomètre tout de suite.

Figurez-vous, horde d’ânes honnis mais honnêtes, qu’un poste aussi haut perché que le mien dans la maison pébroque implique un certain nombre de taches obscures et rébarbatives. Je ne vous les retranscris pas : d’une part, vous comprendriez ballepeau, manches comme je vous sais. D’autre part : ça m’use déjà suffisamment le slip de m’atteler à toutes ces réunions, ces colloques, ces meetings, ces rencontres au sommet, ces rencontres aux sots-mets, ces rencontres de sommités, de haut placés, de pètent-plus-haut-que-l’Everest, etc. bref ! Si je devais en plus vous les raconter, ce serait la goutte d’eau qui ferait déborder le vase de ma démission littéraire. Et vous seriez bien avancés !

Il se cherche (mais, vous le savez, je trouve toujours ce que je cherche !), il se trouve, donc, que j’ai assisté, il y a quelques années, à une table ronde à Interpol. Avec qui ? A propos de quoi ? Ma mémoire est comme une soustraction simple, elle ne retient rien ! En tout cas pas dans ces cas là. Comme toutes les fois où je me retrouve dans une salle de réunion, je n’avais pas la tête à ce qui se passait.

Je suis comme ça (en plus d'être comme ode et comme issaire) ! Place moi à l’autre bout du monde, avec une bombe dans le falzar et une armée aux trousses, je suis cap de jeuner 10 jours, de veiller le double, je suis même susceptible, en cas d’extrême nécessité, de supporter l’abstinence sexuelle pendant quelques temps. Mais dans un fauteuil molletonné, avec un tas de gradubides autour de moi discutant de je ne sais quelle question, réglementation, convention, argumentation, équation et autre trou-du-fion, là c’est une autre ritournelle! Le sommeil me gagne aussi facilement que Napoléon aurait gagné Waterloo si par bonheur ce flemmard de Grouchy avait avalé une dose de Guronzan le jour-dit. Et quand je ne sombre pas dans un sommeil d’ennui, je compense en ayant la dent : je pense aux choux de Bruxelles (oignons et lardons) de ma chère Félicie de mère. Ou sinon, j’ai soif. Ou alors un tricotin mignon me gagne en pensant à l’hôtesse qui m’a delesté de veste (ou dévesté de leste ?) en entrant dans cet endroit…

Bref !

Cette réunion à Interpol, comme beaucoup d’autres, je l’ai évacuée avant la fin. Quitte à être inutile, autant l’être ailleurs que devant un pover-pointe soporifique autant qu’horrifique, nous sommes d’accord ? J’ai donc quitté les locaux de la police internationale pour flâner un peu. Lyon (Interpol est à Lyon, vous le saviez, bien sûr ?) est une ville sympa. Je m’y suis baladé un moment au hasard, le temps d’évacuer cette fatigue de synthèse que seules les réunions raie-barbe-hâtives savent générer. Mes pas me guidèrent jusqu’au quartier de Gerland.

Une fois un peu mieux réveillé, je décidai de m’attaquer au reste du chantier. La becquetance ? Il existe d’excellents gastos à Lyon, mais je n’étais pas dans le bon coin. Boire un coup et attraper une mousmée, en revanche, c’est envisageable à peu près partout dans une métropole digne de ce nom (quoi qu’en dise le maire de Villefranche-sur-Saône, dans la ville duquel débusquer ces denrées s’avère ardu). Je repérai un établissement susceptible de servir une bière acceptable.

Le nom de la bâtisse ? « Ninkasi Kao » ! Original anagramme de « sino in kaka ». Si mes notions en rital sont bonnes, ça signifie en gros « jusqu’au caca » : voilà un augure intéressant ! J’entrai. Le temps de me commander une pinte de rouquine, j’en repérai une autre, très jeune, très bien finie, et très seule à sa table, devant un verre désespérément vide. Vous me connaissez ?

- Hello, charmante demoiselle, puis-je permettre de m’avouer quelque chose ? attaquebilleentêtai-je.
- Vous voulez dire : m’avouer quelque chose à moi ? demanda-t-elle avec un sourire surpris (un peu) et salace (beaucoup).
- Non, non : je m’avoue quelque chose à moi-même, belle enfant : je m’avoue vaincu ! Vaincu par votre charme, votre jeunesse, votre douceur que je ne peux pour le moment qu’imaginer.
- Hé bien ! souffla-t-elle, la nuance de salacerie éradiquant doucettement toute trace de surprise sur son minois mignon, mi-mutin, mi-amusé.
- M’en voudriez-vous si je m’asseyais à votre côté ?
- Ma foi ! répondit-elle, ce qui vaut bien d'autres manière d'acquiescer.
- Merci. Et maintenant, que diriez-vous d’une devinette ?
- J’écoute.

Ses phrases bisyllabiques, à cette rouquine toute jolie, me laissaient entrevoir la meilleure des issues pour cette converse, aussi nettement que son décolleté me laissaient voir une poitrine de gabarit restreint, mais ferme à souhait.
- Connaissez-vous l’origine du mot « copain », jeune inconnue ?
- Du tout ! Mais appelez-moi donc Marie-Emeline…

Comme quoi ! Celui qui dit qu'on ne choisit ni ses parents, ni sa famille, aurait pu ajouter qu'on ne choisit pas non plus son prénom.
- Figurez-vous qu’au Moyen-âge, ô ravissante Marie-Emeline, les plus modestes n’avaient pas d’assiette pour profiter des banquets ? Ils mangeaient donc directement sur de grandes tranches de pains qu’ils partageaient avec le voisin de tablée. Ils étaient « co-pain ».
- Fantastique, susurra la jeunette. Et je suppose que vous souhaiteriez que je devienne votre « co-pine » ?
- Dans le mille ! admis-je, impressionné par sa sagacité et rassuré par son côté cochon. Que dites-vous de cette proposition ?
- Pourquoi pas ? minauda-t-elle. J’attendais quelqu’un qui n’est pas venu.
- Oubliez cette personne ! implorai-je.
- Une consommation supplémentaire m’y aidera sans aucun doute.
- Je m’en occupe tout de suite, beauté !
- Vous avez l’air bien pressé…
- Ah ça ! Figurez-vous qu’un TGV doit m’emmener loin de cette belle ville de Lyon à 19 heures précise, départ gare de Lyon Part-Dieu. Vus les projets que j’ai pour nous, mieux vaut ne pas trainer, cher ange ! Que prenez-vous ?
- La même chose que vous ! gloussa-t-elle.

Pas farouche, la môme, non ? Et moi, tu parles si j’étais sûr de mon coup ! Vite fait, mais bien fait, pas vrai ? Hélas ! Comme dit le proverbe : « On ne vend pas la peau de la douce avant de l’avoir tringlée ! » Alors que je faisais mon retour triomphant à la table de la drague, je constatai que celle-ci était entourée de chaises proprement vides ! Un qui a déchanté, sur le coup, là-bas en bas dans mon futal, c’est l’ami Popol !

Cette rouquemoute cochonne, une timorée ? Dur à croire ! La morue semblait pourtant à point. Un coup de périscope au dehors m’en apprit davantage : un jeune gonze était en train d’ouvrir la portière d’une twingo à ma rouquine, avant de s’installer lui-même au volant. J’ai compris tout de suite qu’il s’agissait du retardataire : même si cette crêpe de Marie-Emeline était facile à retourner, j’avais été absent bien trop peu de temps pour qu’un tiers me coiffe au poteau. Le type avait donc de l’avance sur moi, CQFD (c'est cul et fignedé, dirait Béru).

La gamine s'installait à la place du mort, qui pour le coup était la place du mord ! Le temps que le jeune type attache sa ceinture de sécurité, elle lui avait enlevé celle de son bénard. Au moment d’enclencher le contact, la rouquemoute, qui avait disparu sous le tableau de bord, en créait un autre (de contact) entre ses lèvres et le scoubidou du conducteur. A ce rythme là, le passage de la cinquième vitesse allait correspondre avec l’accès au septième ciel !

Soyons clairs, au lieu d’avoir l’air sombre : cet incident ne m’a pas empêché de passer le reste de l’après-midi dans la chambre d’une autre grognasse à éprouver la robustesse des ressorts de son plumard. Il ne manquerait plus que ça ! N’empêche qu’au moment de grimper dans le tégévé, la rouquine et son copain-co-pine n’étaient pas totalement évacués de mon esprit. Cet épisode pénible me trottinait encore dans le ciboulot, si bien que, déconnecté de la réalité, je bousculai par inadvertance un gazier placé sur mon chemin. Quelle ne fut pas ma surprise, cher lecteur, quand je reconnus… le jeune gars de la twingo ! Visiblement, le jeunot lut sur mon visage quelque chose qui l’inspira également.

- Vous êtes l’homme qui a rencontré Marie-Emeline cette après-midi ?
- S’il s’agit de la Marie-Emeline rousse et excitée du « Ninkasi Kao », alors oui, je suis celui-là.
- Elle m’a dit que vous preniez le TGV de 19h. C’est moi qui vous ai privé de sandwich-party tout à l’heure, désolé. Je souhaitais vous présenter mes excuses pour le plan foireux. Je vous aurais volontiers laissé le créneau, en plus, mais la bougresse avait tellement faim qu’elle a attendu la fin des opérations pour retrouver un usage –communicatif, je veux dire- à sa langue et me parler de vous. Je lui ai demandé une description pour vous retrouver et faire profil bas.
- Le geste est élégant, gars, mais j’ai trouvé une suppléante assez excitée et pas trop poilue, merci.
- Ah ? Bon. Au cas où, je vous avais amené le numéro de la rouquemoute, si ça vous dit ?
- Sans façon, je n’ai pas besoin de tuyau – à part le propre mien – quand j’aborde une pétasse !
- Je vois. Et d’ailleurs, entre nous, Marie-Emeline, y a mieux, lâcha-t-il en haussant une épaule. Du genre vite rassasiée, si vous voyez. Le problème des gerces, au pieu, c’est le même qu’en athlétisme : jeune, on les pousse soit vers le 100 mètres, soit vers le marathon ! Sprint ou endurance… pas de juste milieu, c’est dommageable, non ? Marie-Emeline, elle, c’est le sprint. Vous auriez vu ça ! Le temps d’arriver chez elle, elle était quasi déjà au bout, et pourtant quand je conduis, je peux pas faire plus que le service minimum ! Charlotte, la nana à cause de qui je suis arrivé en retard à mon rencard avec Marie-Emeline, elle, c’est l’inverse : ça dure, ça dure, mais au final, on s’ennuie presque.
- Une belle analyse, gamin. T’as bien cerné le problème de la galipette avec les jeunettes de nos jours, à ce que je vois. Et tes conclusions sont à peu près les mêmes que les miennes ! Restent, fort heureusement, les anciennes, et quelques jeunes qui font exception.

Il m’a bien plu, ce jeunot, je dois dire. Pas plus de vingt ans, mais déjà la tête bien pleine et un savoir faire conséquent avec les minettes. Il m’a rappelé, je crois, le jeune homme que devenait Toinet, mon fiston adoptif. Et puis il avait les mêmes yeux que maman ! T’admettras quand même qu’un quidam qui te rappelle à la fois ta vieille et ton rejeton, tu peux pas le détester. Je lui ai tendu la main :
- Commissaire San-Antonio.
- Je m'appelle Eloi, qu’il a répondu, sans faire de chichi sur ma condition de poulardin, ce qui a achevé de me le rendre sympathique.