lundi 8 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 14

« Con, ce type, à Sion » est loin de valoir « Brillant, San-Antonio, à Lyon »

Dehors, c’est possible qu’il fasse nuit. Mais dans l’Austin Mini, pardon ! La chevelure du flamboyant rayonne comme un soleil de Juillet. J’ai emprunté la tire de Marie-Emeline pour que nous allions, le Rouque et moi-même, jusqu’à l’Isara. C’est de là que Mathias suivra les opérations.
- Mon turlu est en mode vibreur, Rouillé, n’hésite pas à me tuber si de l’extérieur tu perçois quelque danger. Je le place en outre dans la poche révolver de ma chemise. En cas de pépin, j’enclenche l’appel : tu pourras ainsi entendre tout ce qui se passe (et me dépasse) de mon côté : c’est une astuce sensass que j’ai pu tester tout à l’heure. Si ça sent le roussi à plein tube, t’es autorisé à rappliquer coudes au corps. Si c’est une mouscaille relative et peu pressante, appelle plutôt les roussins à la rescousse. Je sais bien que tu es plus à l’aise avec une burette qu’avec les malfrats.
- J’aurai sans doute mieux à vous proposer, patron, réplique l’Albinoche avec un sourire mystérieux.

T’as envie d’en savoir plus ? Moi aussi ! Mais je sens bien qu’il veut me réserver la surprise. Quel super outil, quelle trouvaille technologique, quel bricolage futuriste va-t-il me sortir, cette fois ? Je ne tente pas de pronostique : ce loustic scientifique a le chic pour dépasser mon imagination (ne parlons pas de la tienne !). Je pourrais lui poser des questions, essayer d’en savoir plus, mais je connais ce faciès énigmatique. Le flambant se ferait péter les deux genoux avant de lâcher le morcif. Pire, il sacrifierait ses quatre mômes préférés, je suis sûr[1] ! Alors que veux-tu ? Je vide les lieux pour aller en remplir d’autres.

Aux abords de l’Isara, je note la présence de la Twingo d’Eloi. Le gone est-il venu ici sous la contrainte, ou de son propre chef ? En tout cas, il est probablement déjà là, malgré mon avance, sans doute avec Joss Leton le chimiste, Paul Uduku l’étudiant ripoux, et Yvan Durêve le DRH de la pègre. Deux accès s’offrent à moi (pour ne pas être en reste, je me présente à eux, faut bien un peu de réciprocité !) : un portail pour les étudiants, qui donne sur la cour du bâtiment, et une entrée plus officielle, toute en portes vitrées, pour le personnel.

Je gage que le second accès cité favorise la discrétion… va pour les portes-vitrées ! De nos jours, tu sais, mon sésame a la vie dure (quand d’autre ont la biture). Les bonnes vieilles serrures sont en voie de disparition, ma bonne dame ! Au présent du dissuasif, on décline tout un merdier électronique, et le verrou relève de l’anti-intempestif passé. Pour entrer ici, même par effraction, il ne faut pas une clé mais un badge. Par chance, Mathias m’a refilé un passe partout moderne tout plein : une carte à puce qui fait sa fête à « la plupart des systèmes de sécurité de base », d’après le brasero.

Un test en atteste : grâce à la carte, je rentre dans l’Isara comme le gladiateur entre dans la reine (pardon je voulais dire l’arène) : sans difficulté, mais conscient que le plus dur est à venir (Note à Benêts : ça semble marcher aussi avec la reine…). D’emblée, je capte une odeur suspecte. C’est trop léger pour avoir le moindre effet sur moi, mais il n’y a pas de doute : c’est un gaz soporifique qu'on a balancé par ici. Mais toi, tu me connais ? Pas du genre à tourner bride au premier problo venu, pas plus que de tourner de l’œil à la première odeur sentie (sans tee non, d’ailleurs, à quoi servirait-ce, je vous prie ?). Je m’avance donc, prude amant (quelle blague !), dans le hall. Bonnart ! L’odeur est belle et bien en cours d’évaporation : ce n’est donc pas un piège destiné à ma modeste mais brillante personne.

Une légère vibration se fait soudain sentir dans le silence du hall : un des ascenseurs vient de se mettre en mouvement. Un rayon de lumière entre les portes m’indique qu’on s’arrête précisément au rez-de-chaussée. Dans cet espace entièrement vitré, qui donne (quelle générosité !) sur la rue très éclairée, tu parles si je suis visible ! Je bondis, non pas à Bondy, mais derrière le bureau d’accueil, derrière lequel un corps mou m’accueille à bras ouvert. Il s’agit du veilleur de nuit, aussi dynamique qu’Etienne Daho. Et pour cause ! Il a du respirer le gaz tsé-tsé à plein soufflet. Tapis à son côté, je mate la saynète que l’on joue devant moi.

Trois personnes cagoulées sortent de l’ascenseur, éclairées par la lumière d’icelui. On se croirait à table : le type de gauche, avec sa cagoule aplati, évoque une fourchette. Le gros du milieu a une silhouette si ronde qu’on jurerait voir une assiette. Le type à droite, lui, a une chouette cagoule type KKK (cas caca), bien pointu, qui rappelle un couteau. Tous trois s’installent dans les fauteuils meublant l’accueil.

Ils sont vite rejoints par un quatrième gus, qui lui arrive par l’escalier principal. Il s’agit d’Yvan Durêve.
- Z’êtes pas cons, non, de prendre l’ascenseur ? rouscaille-t-il à voix basse et avec son léger accent sudiste (que l'on remarque quand on l'écoute mais pas quand on le Lee). La lumière a du se voir de loin ! Pourquoi pas accrocher des lampions, tant qu’on y est ?
- C’est sa faute, chef, répond la Fourchette en désignant l’Assiette.
- Faut dire qu’après une journée passée dans un parking souterrain à scruter des peignes-cul en train de remiser leurs tires, j’ai les articulations trop rouillées pour prendre l’escalier, justifie l’Assiette.
- Vos gueules, interrompt Durêve. Vous avez repéré les voitures de nos clients ?
- Oui, répond le couteau. Les deux.
- Piégeables ? demande Durêve.
- Absolument, affirme le couteau. Avec nous, toutes les guindes sont bonnes à piéger, vous le savez bien.
- Bon. Avec un peu de chance, on aura pas besoin de les faire péter… murmure Durêve.
- Le poulaga a des infos ? demande la Fourchette.
- Je l’ignore, répond Durêve, apparemment tendu. Je l’ai appelé pour lui donner l’horaire du rendez-vous : 5 heures, comme on a dit. Mais il ne répond pas, je ne sais même pas s’il a eu mes messages… peut-être que c’est une ruse et qu’il viendra quand même. Peut-être que son téléphone est HS, et alors on l’a bien profond. Peut-être qu’il attend tout simplement l’ensemble des infos pour agir…
- Programme ? demande le couteau.
- Dans un peu moins d’une heure, je l’appelle pour lui donner le lieu de rendez-vous, on continue donc comme prévu, en espérant qu’il répondra, cette fois.
- On pourrait être utile, ou est-ce qu’on peut rentrer chez nous en attendons votre éventuel feu vert pour les deux autos ? demande l’Assiette.
- Allez chercher vos armes. Vous allez patrouiller un peu au rez-de-chaussée. S’il essaye de nous blouser, autant prendre des mesures de précaution. Prière de viser les jambes : ce type en sait peut-être plus que nous, et dans ce cas, je veux qu’il parle. Pigé ?
- Pigé, assure le couteau.
- Alors allez-y. En cas de pépin, vous me trouverez au troisième, dans le foyer des étudiants, avec Joss et les deux mômes.

Nos quatre voyous se séparent : Durêve retourne dans les étages, les trois autres vont chercher leur arsenal au sous-sol. Inutile de te dire qui je suis. Le premier qui répond « San-Antonio » est une grosse chèvre repoussant les limites inférieures du QI humain !

Durêve, contrairement à ce qu’il a affirmé aux autres, ne va pas au troisième étage. Il fait un arrêt dès le premier. Tu sais pour quoi faire ? Pour visiter les cagoinces. On me dit souvent que je ne fais pas dans le réaliste. « San-A ? Des fariboles ! » Faut-il être ignare pour affirmer de telles couenneries ! C’est un manque d’objectivité crasse. Car enfin, citez moi une fiction où le grand méchant prend le temps d’aller aux chiches en plein pendant l’action ? Chez Agatha Christie peut-être ? Chez Alexandre Dumas ? Chapitre 10 : où Porthos décide d’aller poser sa crotte pendant que d’Artagnan lâche une flatulence dans le cabinet de Tréville. Nenni ! Mais chez moi, c’est la vraie vie : les personnages sont faits de viande authentique, et ils en payent les conséquences.

Un concert de pets secs se fait entendre. Je te rassure : je ne tombe pas dans le scatophile gratuit. La constipation de Yvan Durêve (qui porte très mal son nom actuellement, Tafoison me semblant plus approprié) n’a pas vocation à aérer ma prose, si j’ose dire. Elle va même avoir son utilité : notre barbu semble être coincé ici pour un moment. Les couverts de service vont rester au rez-de-chaussée. Pourquoi est-ce que je n’irai pas un peu voler dans les plumes du foyer des étudiants ?

Discrètement, je m’esbigne, et je grimpe les deux étages restant quatre à quatre. Je repère directement le foyer : c’est la seule salle éclairée. Je m’approche à pas de loups et passe un œil dans l’espace vitrée de la lourde. Qu’y vois-je ? Qui vois-je ? Les rideaux du foyer ont été hermétiquement fermés pour que la lumière ne se voie pas de l’extérieur.

Joss Leton est plongée dans la lecture d’un document. Comme cette excitée de M. Aitrenfilée l’affirmait, il a un menton extra long, bien arrondi, les cheveux ras, et pout tout dire pas vraiment une dégaine de chimiste surdoué, mais plutôt celle d’un musicos, type guitariste. Uduku est un jeune porc, gras de partout. Ses cheveux sont passés dans une friteuse, son visage luit plus qu’une flaque d’huile. Eloi et lui sont également en train de potasser des papelards. Pourriture, ce gone ! Il travaille en bonne entente avec les vilains depuis le début, alors ? Pourtant, j’aurais mis mon slip au feu qu’il était réglo… Minute ! Etudions la scène d’un peu plus près, pour voir ?

Uduku demande :
- Peut-être Julie Olivier, la nana de première année ?
- Connais pas, répond Eloi d’une voix étonnamment monocorde. Peut-être.
- Michel Sylvain, le responsable de la filière alcoolisme ?
- Bof. Ce type plein de morgue, de fierté, avec son maxi-complexe de supériorité, aurait refilé la came à la flicaille. Trop content d’avoir son nom dans les journaux. Ce type nous rabat déjà bien assez les oreilles quand il apparait dans Vin Rouge Magazine…
- Jean-Marcel Luc, alors ? De l’administration ?
- Je ne pense pas non plus. C’est un gros tas de saindoux bien incapable d’un tel coup d’audace. S'il avait trouvé la drogue, il aurait tout laissé en place et n’aurait plus remis les pieds dans cette partie du bâtiment pendant cinq ans.
- T’as déjà couché avec Marielle, la pétasse la promotion 69 ?
- Deux fois, répond Eloi, la voix toujours aussi neutre d’un Helvète centriste.
- Trop marrant, cette potion, ricane Uduku.
- Ce n’est pas un jeu ! tempête Joss en levant la tête. Les effets sont limités dans le temps, il faut lui poser des questions pertinentes !
- Tu vois bien qu’on arrive à rien, réplique Uduku, boudeur. On voit pas qui, parmi ces 10 ploucs, aurait pu vous piquer la came, ni lui, ni moi. On perd notre temps ! En plus, vous les avez déjà quasiment tous cuisiné, non ?
- Mêle toi pas trop de ce qu'on a fait ou pas, conseille Joss. On veut ton avis sur toute la liste. Réfléchis un peu merde, creuse toi le ciboulot.

Et tout le monde repique silencieusement du nez dans les papelards…

T’as pigé ? Non, bien sûr, mais je suis là pour éclairer ta lanterne. Joss Leton, qui excelle dans la conception de drogue, a imposé à Eloi un coup de snif dans un de ses produits maison. Un produit qui le rend docile ! Voilà pourquoi il a suivi les autres avec le sourire tout à l’heure. Et voilà pourquoi il collabore avec ce trou de balle d’Uduku. Le gone est régulier, donc, et ça me rassérène à bloc ! Pour être exhaustif, je peux même t’affirmer que ça me donne la motivation nécessaire pour entrer en scène, mon superbe python serré entre mes salsifis tripoteurs.


[1] Il leur a laissé le nom de jeune fille de sa maman (Taliage). Pour bien faire, il leur a donné à tous le même prénom : Jean. Ça fait quatre Jean Taliages ! (on m'a forcé à faire cette blague)

mercredi 3 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 13

Chasse gardée vaut sans doute mieux que chiasse contenue

Tu veux connaître mes projets, René ? Tu vas sans doute être déçu, mais ils consistent, dans l’immédiat (et dans la cage d’escalier) à une action que même toi tu réussirais ! Je compte en effet éteindre mon téléphone portable.

Je veux que Durêve reste dans le flou, qu’il ne sache pas si j’ai eu son message. Cette cruche compte me rappeler, probablement pour me donner rendez-vous à 5 heures du matin : c’est ce que m’a dit Eloi. Pas besoin, donc, de rester à scruter mon téléphone tel un présidentiable un jour de scrutin. Je coupe tout, et je laisse Durêve se perdre en hypothèses quant à mon silence. Se présenter en position de force, jouer la surprise ! Voilà de bons conseils pour un poulardin junior.

J’ai un doute, cependant : quand il m’a tuyauté sur le rencard, le gone avait-il vraiment surpris une conversation, ou bien m’a-t-il roulé dans la farine ? La voisine du dessus est bien formelle (et bien formée) : Eloi avait l’air normal, et même en grande forme en quittant l’immeuble. Serait-il complice ? C’est un classique, ce plan foireux : un truand fait appel à un flic pour résoudre une affaire dans laquelle il trempe jusqu’au frontibus, et ce, pour n’éveiller aucun soupçon.

Dans ce cas, tout ce qu’il m’a bonni du départ serait truqué à souhait… Dis, franchement, tu te vois relire tout ce magnifique ouvrage en mettant toutes les phrases d’Eloi en négatif ? Moi, j’ai la flemme. Je pars donc du principe qu’il est franco (pas comme Deboeuf !) depuis le commencement, et baste !

Je décide donc de retourner à l’Isara cette nuit, bien armé et en avance. Seul, mais déterminé ! J’en averti toutefois le Flambé, qui m’accompagnera jusqu’à l’école. Si jamais ça tourne mal, il pourra s’organiser avec quelques volailles locales pour donner lasso (comme dirait un cow-boy de ma connaissance). Avec un peu de chance et mon talent, demain matin, tout sera réglé (comme ta petite amie, quel hasard ! à chaque fois que tu envisages une tagada-tagada party sous les draps).

Le rendez-vous que je fixe au Rouquin à trois plombes ne l’ennuie pas plus que ça. Il est do si la la (dirait mon pote le mélomane pétomane) perfection, cet homme là. Il va ronquer quelque peu avant ça. Moi, je ne suis pas tellement fatigué. Je jette un œil à ma tocante : n’ayant pas d’orbite où l’y foutre, elle me le rend, avec en sus une info supplémentaire : il est quasiment minuit. Tu t’en tapes, n’étant pas le docteur Schweitzer ! Reste malgré tout à trouver une occupation avant d’aller faire du Rebecca nocturne dans l’école de ce cher Jean Roquet.

Le monde est un livre[1], chaque endroit est une page. Moi, présentement, j’aimerais feuilleter un peu Lyon, qu’en penses-tu ? Qu’en panse-tu, devrais-je dire : on a toujours rien avalé, si je ne m’abuse. Allez, je vais essayer de trouver un endroit où bâfrer, et, je ne suis pas rapiat, je t’invite ! A condition que tu te tiennes bien et que tu payes ta part, œuf corse.

Je sors tout juste de l’immeuble de Paul Uduku. Comme quoi, je suis susceptible de te balader dans les grandes largeurs : un coup, je te trimbale sur 200km en trois lignes, un coup je t’occupe plusieurs pages simplement pour descendre un escalier...

Si je m’attendais ! La Mini de Marie-Emeline est toujours là, garée en double-file, les warninges allumés. : c’est donc elle qui m’attendait (et pas moi, comme le suggérait le début de ce paragraphe). Deux policiers moustachus en uniforme sont postés devant la vitre du conducteur, et ils ont l’air de trouver ce qu’ils voient très amusant. J’approche[2].

C’est rigolo, ça : la gamine s’est endormie sur place, à poil sur son siège en cuir ! Evidemment, avant de larguer leur prune, les deux matuches se rincent l’œil à qui mieux-mieux (ils font bien de le rincer, on y lit quelque chose de salace).
- Dégagez, les mecs, je leur enjoins. Cette nana, c’est chasse gardée : vous pouvez vos châsses garder pour les immondices qui vous attendent chez vous en regardant la téloche.

Ma brème de commissaire calme toutes leurs velléités de contestation (con t’es station illicite, dans ce cas précis). Je rentre dans la guinde. « Clac », fait la porte en se refermant, et « mmmh » fait la môme en quittant les bras de Morphée. Bras qu’elle quitte visiblement sans regret (il faut dire que les miens sont bien plus cotés auprès des gerces).

- Tout roule, mon bijou ? je susurre.
- J’ai un peu froid ! Il faudrait voir à me réchauffer un peu, commissaire.

Elle doit jouer souvent au billard avec un maladroit, celle-là, pour attaquer bille en tête de cette manière ! Je passe ma main (mais ne passe pas la main !) sur un endroit doublement rebondi de son anatomie : c’est doux, mais frais, effectivement !
- Et si, avant toute chose, nous allions manger un petit quelque chose, jeune beauté ? Ce serait l’occasion pour toi de te rhabiller un peu, et ensuite, nous verrions comment occuper la suite de la nuit, mmh ?
- Mettre les fringues pour les enlever après, c’est comme faire son lit pour le défaire ! ronchonne Marie-Emeline en enfilant son string que j’avais d’abord pris pour un bout de ficelle minus et perdu.
- Dans ce cas, autant ne pas naître, cher ange ! philosophé-je. Connais-tu un petit resto où l’on mange grassouillet ? J’ai une deuxième partie de nuit qui s’annonce coûteuse en énergie.
- Me dites pas que vous planifiez déjà de me faire une infidélité ! Notre histoire commence à peine.
- Allons, Marie-Aline, allons, il s’agit juste d’action violente ! Rien de sexuel là-dedans. Sinon, promis, tu serais la première prévenue.
- Je préfère ça ! Et je m’appelle Marie-Emeline, précise la môme en décarrant.
- Marie-Emeline, Marie-Aline… évasé-je. C’est tellement moche, tout ça. Mais ne nous dispersons pas : à table !
- J’y pense : ma colocataire adore cuisiner. Nous n’avons qu’à aller chez moi ? Elle est très sympa, en plus.
- Haro sur ta coloc, alors !

La colocataire en question (mais surtout en nuisette coquine) est Sénégalaise, elle s’appelle Rama M’Bokou-Leku. Après avoir rapidement avalé deux-trois spécialités de chez elle, nous avons entamé, à trois (mais pas jusqu’à l’aube... si nous avions été à Troyes, ça aurait été jusqu'à l'Aube !), un grand menu plus international. Rama est tout aussi excitée que Marie-Emeline, et pas plus moche. Un poil plus épaisse, peut-être, mais ça paye au niveau des loches et des miches !

Je leur ai fait (de l’effet, certes, mais pas que(ue)) : la nique avec manique, la louche un peu louche, le tablier pervers, on passe à la casserole, la corbeille à fruits de la passion, le noir comme dans un four (par derrière, juste à Rama qui s’y prête mieux), la hotte déhotte, la vaisselle salace, le frigo tout de go, le vit-fouet bien fait, le saladier baladeur, la plaque chauffante bandante (assez difficile à faire à trois), la plaque chauffante s’enflamme (avec la rouquine uniquement, plus adaptée), on passe à table, fous-moi ta baguette dans la huche, l’andouillette pas nette, la toque au taquet, la cocotte pin-up et pour finir, on remet le couvert. Finalement, ce bouquin aura eu l’avantage de dépoussiérer mes polissonneries à thèmes ! Après la salle d’eau, je revisite mon chapitre cuisine !

Autant te dire que quand je rejoins Mathias à son hôtel, je suis en pleine forme !

[1] Danke Schön Nancy Hübner pour cette image tellement poétique, et littéraire par-dessus le marché !
[2] J’ai failli mettre « je m’approche », mais je trouve ça con comme formule : comment pourrait-on approcher soi-même ? Comme si on n’était déjà pas assez près de notre personne ! Sana.

lundi 1 mars 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 12

Ne pas confondre « un sursis offert » et « des sourcils fournis ».

Les poils de froufrou terminent de crisser sous mon action experte quand les boudins de l’Austin Mini s’y mettent. Les cris de Marie-Emeline et des freins sont, eux, bien simultanés. Du beau boulot ! Encore fébrile, la gamine me montre du doigt une porte d’immeuble toute proche, et également tout porche, puisqu’elle se trouve sous un.

Te dire que je bondis hors de la guinde ressemble autant à un euphémisme que Lionel Jospin ressemble à un coton-tige : malgré les cinq bons mètres qui séparent la porte de l’auto, je ne touche pas le sol sur cette distance. Ce saut majestueux me permet de profiter de l’ouverture de la porte, et donc d’éviter, comme Eloi avant moi, de passer par la case interphone. Je suis d’autant plus content que la nénette qui m’a évité cette peine vaut précisément la peine d’être vue, embobinée, emballée, culbutée, j’en passe et des plus sales.

Tu sais, je viens de faire grimper une mousmée au plafonnier de sa taumobile sans y pendre personnellement trop de plaisir, vues les circonstances. J’ai bien envie, à mon tour, non pas de prendre ma Panhard (puisque que j’ai une Maserati), mais bien mon panard. Et cette grande blonde aux jambes démesurées, laissées visibles par une jupette modeste (et le qualificatif lui-même est modeste ! je me demande bien ce que portent les nanas de Lyon en été, vues leurs nippes en hiver), cette gerce, donc, colle parfaitement à ce type de projet conclu par une projection. Oh, ce bassin… et cette taille ! Je te passe les détails, mais je sens qu’elle a été façonnée tout pile pour moi… Et puis, je suis en train de grimper derrière elle (en attendant de grimper sur elle) l’escalier de l’immeuble, ce qui me permet de constater qu’elle ne porte pas d’ignobles collants une pièce, mais bien une paire de bas, tellement plus classe, tellement ergonomiques au moment du désapage…

Mais je ne peux malheureusement pas plus me désaper que me disperser. J’ai lu sur les boîtes aux lettres que « P. Uduku » habitait au troisième. Je dois avant tout aller y faire du grabuge : il y a là au moins un des vilains de mon gang insaisissable, je ne dois pas rater l’occasion de le chopper par le colback. En débarquant maintenant, la main tenant fermement mon arme, je surprends le type et je lui fais sa fête !

Je m’arrête donc au troisième, laissant à contrecœur (mais surtout à contrebite) la jolie blonde monter un peu plus haut dans les étages. Quand elle se retourne brièvement, je lis dans son regard qu’elle regrette que je ne continue pas l’escalade avec elle jusqu’aux alentours du septième sol.

Ce jeune con, Eloi, me prive de bien des rigolades ! M’enfin. Porte de droite : « P.Uduku ». Mon doigt le plus cuisinier interroge : toque, toque, toque ? Pas plus de raie ponce que de raie Manta. Pas de bruit du tout, en fait (donc pas "en fête"). Je m’étonne : en arrivant ici tout à l’heure, Eloi a entendu son copain parler au téléphone recta ! Et là, podzib ? S’il y a deux personnes là-dedans, je devrai pourtant au moins entendre remuer un peu, non ? Or, je me rends compte à cet instant que le silence doit avoir été lavé par Omo car il est plus blanc que blanc.

Un autre truc devrait faire du bruit, en plus. Tiens écoute : on n’entend plus les pas du canon aux jambes longues, pas plus que je n’ai ouï (ni joui… rha, j’enrage !) le bruit d’un trousseau de clés qu’on sort d’une poche, ni celui d’une serrure malmenée, ni rien.

A ma place, que ferais-tu ? Tu lèverais la tête, pas vrai ? Et bien moi, en tout cas, je le fais. Et j’aperçois ma splendide blondeur, immobile sur le palier supérieur, qui me regarde comme une boulimique zieute une pièce (bien) montée.
- Le jeune garçon qui habite ici est parti il y a quelques minutes, Monsieur, engagelaconversation-t-elle.
- Flûte ! rouspété-je. Et savez-vous s’il était accompagné d’un autre jeune garçon ? Châtain, le mètre 85, bien bâti ? C’est lui que je cherche.
- Il était précisément avec lui, je les ai croisés dans la rue avec un troisième monsieur, il y a deux minutes à peine.
- Ah, bien, bon. Dites-moi, chère madame : avait-il l’air bien en forme ? Je suis son médecin traitant, et je sais que ce jeune homme est le sujet d’évanouissement, ces temps-ci, je m’inquiète pour lui.
- Soyez rassuré, alors : il avait l’air en grande forme.

Ah bon ? En grande forme ! Bizarre, non ? Moi qui le croyais chloroformé… y a un truc tellement louche là-dessous que je pourrais servir une soupe à tous mes lecteur avec ! Le gone aurait-il fomenté une mise en scène avec Uduku et Joss pour me laisser croire qu’il était en danger ? Allons ! Allons ! Je m’égare… à moins que. Combien de fois je me suis trompé sur un de mes alliés ? On ira voir aux archives ! Une chose est sûre : j’ai déjà fréquenté un grand nombre de méchants que j’ai d’abord pris pour des gentils. Alors un prépus, un peu moins…

Pour en savoir davantage, je ne vois qu’une solution, et qu’une chaglatte : celle de la voisine du dessus qui ne porte pas de dessous.
- Dites, madame, puis-je me permettre de vous poser une ou deux questions de plus ?
- D’accord, gazouille la poupée, à condition que je puisse me faire mettre, pardon me permettre de vous inviter à me les poser chez moi ? Nous serons mieux que dans cette cage d’escalier glaciale.

Aussi taudis (l’immeuble est pourtant respectable), aussitôt fait ! Je crois bien que la miss a repéré M. Chibron, qui du fond de mon slip joue à l’incroyable Hulk, la couleur en moins.

L’appartement de « M. Aitrenfilée » (comme me l’indique sa porte) je n'en garderai pas des masses de souvenirs, pour être honnête : à peine entré, ma vue est immédiatement bouchée par une formidable paire de loches ! Je plonge dedans. Que c’est confortable… Quand je relève enfin le ciboulot, je remarque que toutes les fringues ont disparu : Majax n’a qu’à aller se rhabiller !

Autre constat, nous sommes dans une pièce d’eau. Elle est comme ça, M. Aitrenfilée : je suis sûr qu’il y a dans son appartement un lit, un canap, un tapis, un pouf (il y a une pouffe en tout cas), que ne sais-je ? Mais son trip, c’est le carrelage et la céramique. Pourquoi pas ?

Ça me donne l’occasion de piocher dans mon répertoire « salle de bain », pas plus mauvais qu’un autre, bien que moins souvent usité. Je lui fais donc, l’une après l’autre, mais aussi, l’une dans l’autre, dans l’ordre, le désordre, le contrordre, toutes mes positions sanitaires : le robinet droit, le robinet courbe, le robinet fureteur, le rideau de douche-surprise, le pommeau baladeur, la bonde est pleine, le siphon s’y fond, le bidet bandant, la baignoire noire (par derrière), le shampoing-plein-la-moule, la brosse à dent t’y frise, le porte-serviette-levrette, le verre-à-dans l’oigne, le peignoir peinard, le tapis de bain lubrique, le gant de toilette stupréfiant.

Ceci fait, nous nous installons dans la baignoire, où M. Aitrenfilée (je ne lui demande pas son prénom : sur ce que je sais d’elle, cette dénomination lui con-vient tout à fait) fait couler un bain. Installée derrière moi, elle m’enlace doucement en me tripotant la zifolette pour la détendre, ce qui aurait paradoxalement plutôt l’effet inverse.

- Tu es vraiment médecin ? qu’elle demande.
- Faux ! Je suis flic. Je te montrerai bien ma carte, mais j’ignore où mon grimpant a bien pu disparaître.
- Qu’est-ce que tu lui veux, au petit Paul ?
- Lui, je m’en tape. Mais j’aurais deux ou trois questions à poser à une de ses relations.
- Le jeunot dont tu m’as parlé ?
- Non, l’autre qui l’accompagnait tout à l’heure. Tu pourrais me le décrire ?
- Il a un menton extra-long… plutôt jeune, sinon, pas grand-chose de particulier. Il passe souvent voir Paul ces temps-ci. Il l’appelle Joss, je crois.
- Et le jeunot, tu le croise souvent ?
- Jamais vu.
- Et tu es sûre qu’il avait l’air en forme en partant ?

Je ne sais pas de quoi elle est sûre, mais elle est sur moi, en tout cas ! En deux mouvements souples, elle m’a contournée, et elle veut remettre le couvert, dirait-on. Mais j’ai besoin de réponses.
- Réponds, ma douce : le copain de Paul, il avait l’air de marcher sous la contrainte ? C’était un sourire forcé ?
- Non, non, il avait l’air normal. Il gloubloubloub…

La fin de la phrase est sous-marine, car Miss Salle-de-Bain tente une expédition : vit mille lieues sous les mers. Bon… si elle y tient, je veux bien faire le capitaine Nœud-Mo.

Quand je quitte l’appartement de M. Aitrenfilée, je note qu’il y a de la matière sur mon raie-pondeur de messages téléphonique. Quand un footballeur est acheté à un prix indécent, des millions d’euros, il dit : « je les vaux ». Quand j’ai un message vocal, moi je dis : « je les coûte ».

Au moment où j’enclenche le premier message, mon téléphone devient tellement rouge que je devine tout de suite qui en est l’auteur.
« Allo patron, ici Mathias ! Renseignements pris, il semble que le chimiste le plus susceptible d’avoir détourné les travaux du professeur Jumel à des fins malhonnêtes soit un certain Joss Leton. Un étudiant doué mais pas très stable, à l’époque. Je lis dans un doc le concernant qu’il est suivi de loin par la brigade des stups. On m’a dit qu’il était doué plus généralement pour les drogues au sens large : genre GHB (drogue du violeur) et dérivés de ce type. Il semble qu’il soit domicilié à Lyon. N’hésitez pas à me rappeler. »

Joss ? Vous avez dit Joss ? Comme c’est intéressant ! Autre message ? Oui ? C’est parti :
« Commissaire San-Antonio, je souhaiterais vous voir très bientôt. Vous avez mené une enquête dont les conclusions, même provisoires, m’intéressent. Je vous les échange contre la vie de votre jeune ami. Vous recevrez un nouveau message pour fixer un point de rendez-vous. Je vous suggère simplement de ne pas prévoir de vous coucher trop tôt ce soir. »

Numéro caché. La voix m’est inconnue, mais cependant familière... c’est curieux. Jamais entendue auparavant, ça c’est sûr, pour autant j’arrive à mettre une tronche dessus. Timbre grave, accent du sud un peu sauvage, type bucheron... Oui, si j’avais déjà eu l’occasion de discuter avec lui, je suis sûr qu’Yvan Durêve aurait eu cette voix.

vendredi 26 février 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 11

Un bond en avant n’est pas strictement équivalent à un triple sot

Pour tout dire, je n’ai pas envie de gamberger. J’ai même l’intention inverse ! Tu comprends, dans mes aventures, il m’arrive parfois de me retrouver traqué par 36 malfrats armés jusqu’aux dents, en n’ayant pour équipement qu’un cure-dent, un préservatif périmé et cinq kleenex, dont deux usagés. Alors, je survis. Et mon corps agit tout seul pour se sauver, comme un grand ! Je saute au dessus des mines, j’évite les bastos, je castagne des mastards, je tronche des nénettes, je soigne mes blessures, je surmonte la douleur, j’en inflige à d’autres, je pense à Maman.

A part pour cette dernière action, en quoi est-il nécessaire de réfléchir quand on fait tout cela ? L’ensemble est fatiguant pour le corps, certes ! mais reposant pour l’esprit car la viande s'auto-gère.

Dans la présente enquête, je n’ai pas encore donné de ma personne. Pas le moindre coup de feu (ni un coup de dard !). A ce stade là, c’est assez (cul) rare. Mais j’ai subi les évènements, et ce n’est pas mieux. Trimballé à droite, à gauche, au centre, ailleurs, me contentant de ramasser les cadavres et les points d’interrogation. Un vrai filon ! Les spécialistes, habituellement, ne donne jamais leurs coins, pas vrai ? Moi je te livre sur un plateau (en forme de book) une vraie mine d’énigmes, de quoi en distribuer à tous tes amis ! Et compter les mortibus sans rien entraver, tu ne devineras jamais à quel point ça use.

Mon cervelet fume, actuellement, il faut le refroidir d’urgence pour éviter la surchauffe. Macabocheabesoind’espace[1]. Pour démultiplier la vitesse de mes gamberges ultérieures, pour fluidifier et clarifier les précédentes, il me faut faire tout autre chose. Jaffer ? Lichetrogner ? Limer ? Pioncer ? L’Isara n’est pas loin du Ninkasi Kao, le rade où toute cette histoire a indirectement commencé. On peut y picoler, y commander un sandwich, y rencontrer une gerce. Banco pour le Ninkasi ! J'y file.

Le hasard, c’est quelque chose, tout de même ! Il faut savoir le reconnaître. Alors que je m’apprête à traverser le boulevard Jean Jaurès, dernière artère me séparant d’une bonne binouze, une voiture s’arrête devant mon pif. Qui la conduit ? Si je te dis Marie-Emeline, tu ouvriras une bouche ronde comme ton anus. Si je te parle d’une rouquine sexy, pas mal moulée, poitrine pas déraisonnable mais ferme, alors tu ne verras toujours pas de qui il s’agit, mais ton tout petit chibron s’agitera à ta place. Je suis donc obligé de te rappeler que c’est précisément cette demoiselle que j’ai rencontré lors de mon premier passage au Ninkasi Kao.

- Vous cherchez quelque chose ? demande-t-elle avec son sourire testeur d’élasticité de slip.
- Mais… oui, chère Marie-Emeline : vous ! tac-au-taqué-je avec mon sourire testeur d’imperméabilité pour culottes friponnes. Depuis deux ans, j’ère dans ce quartier à votre recherche, au comble du désespoir !
- Vous, alors ! pouffe-t-elle.
- Moi alors ! confirmé-je. Ce n’est pas très chouette de m’avoir laissé quimper tel une vieille paire de chaussettes superfétatoires[2], dites !
- Quimper, quimper ! riposte la jeunette. Vous êtes Breton ou quoi ? Allez, montez donc, je vous dépose ! Pour me faire pardonner…

Elle a le chic, cette môme, franchement. Au moment de sa dernière tirade, mon bénouze en subit une (de tirade) sacrément carabinée, Calabity Jane peut en témoigner ! Et je remercie secrètement la machine qui a conçu mon grimpant d’en avoir solidement arrimé le bouton au reste, car vu la pression que subit mon falzar, un défaut de qualité aurait pu avoir comme conséquence un catapultage express du suce-dit bouton en plein de l’œil salingue de cette chère Marie-Emeline.

Qu’est-ce que t’en dis ? Qu’est-ce que tend, dis ! Je renonce à la becquetance et à l’écluse pour rejoindre la miss ? Le temps de me poser la question, je suis déjà assis dans la chouette auto. Il s’agit d’une Austin Mini première génération. L’étonnant est que, malgré son gabarit minimaliste, cette guinde est relativement spacieuse à l’intérieur. Je me fais d’ailleurs exactement la même réflexion en reluquant la jupe de Marie-Emeline, qui aurait tout juste assez d’étoffe pour constituer une chaussette pour ta petite nièce de six mois.

- Bien installé, monsieur le commissaire ?
- Ah, les présentations se sont faites d’elles-mêmes ? constaté-je.
- C’est mon copain Eloi qui m’a parlé de vous, justement la fois où je vous ai… euh… disons… enfin, vous savez, comme il est finalement arrivé… je ne pouvais pas… vous savez ce que c’est…
- Bien sûr que je le sais, belle enfant, puisque le rôle du type qui souffle les beautés sous le pif des autres, c’est celui pour lequel j’ai été primé 7 fois d’affilée -série en cours- aux Biroute awards.
- Ah ! soulage-t-elle. Bon. Où est-ce que je vous pose ?
- Au septième ciel ! suggéré-je en jouant à papier-feuille-ciseaux avec sa poitrine (partie gagnée, puisqu’elle oppose une « pierre » bien ronde à ma « feuille » baladeuse).

Ce geste est le top départ d’une frénésie que rien ne freine (ésie), pas même le gentil chat qui traverse la rue à cette instant (miaou… paf ! ce qui est très proche de la partie de minou-paf qui s’annonce).

- Oh oui, souffle Marie-Emeline, qu’on aurait du appeler Marie-Aime-Lime, en engageant son Austin Mini dans un parking obscure. Elle n’a déjà plus de corsage ni de soutif quand elle gare la guinde en épaille (entre épi et bataille, excusez-la, elle était occupée pendant la manœuvre). Puis elle hurle avec une excitation sans sueur et des points de suspension censeurs :
- Prends-moi vite ! Je veux… langoureusement ton… je veux sentir ta grosse… qui… dans mon… fous-moi donc ta… entre les… !

Ce dont je m’empresserais volontier ! Mais tu sais… Enfin non, tu ne sais pas, puisque tu es aussi vierge que la liste des promesses présidentielles tenues entre 1995 et 1997… mais je te certifie que forniquer dans un véhicule à permis B n’est pas une sinécure. Dans une Mini, le défi prend des allures de challenges sportifs ! Un minimum de savoir-faire s’impose pour réussir, déjà, à dénuder la partenaire. Le chrono indique 12 secondes 14 centièmes, record d’Europe égalé. L’essentiel de mes frusques étant également hors de combat, les contorsions peuvent commencer. Et la première consiste à chopper mon portable dans la poche de ma veste qui a atterri sous la banquette arrière.

Un sex-toy improvisé ? Que non point ! Les vrais pro n'ont pas besoin de ces gadgets. Non, simplement, le turlu a sonné. En même temps que l’heure de la fin du zizi-panpan ! C’est Eloi qui appelle. Il n’a décidément pas son pareil pour interrompre mes envolées avec Marie-Emeline.

- Gone, j’espère que tu es sérieusement en danger pour m’appeler là, maintenant ! je rouscaille.
- Pas en danger, commissaire, mais embusqué, ça oui, chuchote le gamin.
- Précision, por favor ?
- Paul Uduku, le pote qui m’a demandé de venir pour l’aider pour le cours d’Arnaques Appliquées : il m’a tendu un piège ! J’ai pu rentrer dans son immeuble en suivant une mémé, donc sans utiliser l’interphone. Arrivé à l'étage de son studio, je l’ai entendu parler au téléphone à travers la porte… Il parlait de Durêve à un autre type, et il a évoqué un rendez-vous à l’Isara, cette nuit, 5 heures du matin. Tu notes ? En étant propres, on coince au moins trois vilains d’un coup !

Allons bon ! Des heures et des heures à glander de macchabé en macchabé sans l’ombre d’une avancée, et maintenant que je prends une pause coquine et une pose méritée (à moins que ce ne soit l’inverse ?), PAN ! Un bond spectaculaire !

- Où t’es, gars ? je demande.
- Je te l’ai dit : embusqué dans la cage d’escalier de Paul. Il a dit à son interlocuteur que je serai chez lui d’ici peu, et qu’il ne fallait donc pas qu’il tarde.
- Casse-toi vite fait, gone, alors ! Le gars du téléphone est probablement pas un facteur vendeur d’almanach !
- Peux pas : ma twingo est complètement coincée par un camion qui décharge !
- Use tes nougats, grand, si tu veux pas te faire arquepincer par les filous ! je tonne.

Il est manche ou quoi ? Moi, en tout cas j’emmanche mon futal jusqu’à mi-cuisse : ce qu’il y a au-dessus est pour le moment occupé pour un test de la capacité buccale –plutôt honorable– de Marie-Emeline qui, de toute évidence, ne s’offusque pas de ma goujaterie. Elle a d’ailleurs fort à faire pour maintenir concernée (et pas par un con cernée, hélas !) la partie de moi-même qui l’intéresse le plus.

- Ecoute, me dit le Gone, si je ne me rends pas chez lui, Paul va tiquer ! Et alors peut-être annuler le rendez-vous à l’Isara ! On se retrouverait Sébastien Grosjean comme devant… en restant ici, je peux au moins essayer de suivre les opérations adverses…
- Bah Eloi, qu’est-ce que tu fous dans le noir ?

Voilà une voix que je n’ai jamais entendue. Facile de mettre un nom dessus cependant : le dénommé Paul Uduku vient d’entrer dans la danse.
- Marie-Emeline, imploré-je, arrête donc ton opération de sars-nettoyage : tout est propre !
- Alors quoi ? s’indigne la môme. On arrête tout ? Si les hommes commencent à interrompre les coïts avant que les préliminaires ne soient entamés, où va-t-on ?
- Chez Paul Uduku ! je réponds. Tu connais ?
- Paul, je l’appelle personnellement « Mou du gland », commente la rouquine mignonne. Oui, je connais, il a bite[3] vers la station de métro Garibaldi.
- Go !
- Hé bin vous alors… murmure-t-elle en cherchant son string-dentelle sous mon siège.
- Pas le temps de se rhabiller, bon sang ! Roule !
- Hé bin vous alors !

La môme remet le contact. Détail amusant, j’ai oublié de lui enlever ses bottines. Cette nana au volant à loilpé sauf les pieds, ça a quelque chose d’un peu cocasse, tu dois le reconnaître, même toi qui as lu l’intégrale de mon œuvre et qui en a donc vu d’autres ! Je colle à nouveau mon esgourde à mon téléphone :
- …non, non, Paul, j’avais juste oublié quelque chose dans ma voiture, je te rejoins dans une minute, affirme Eloi, que j’entends mal, car il a probablement glissé son portable dans la poche de son blazer.
- Qu’as-tu oublié ? demande Uduku.
- J’avais quelques Kro dans le coffre pour rendre les révisions plus agréables…
- C’est cool mais j’ai un tas de bières au frais, inutile de redescendre.

Le gone tente bien de gagner du temps, de ne pas se laisser entrainer dans le piège de son « pote », mais il ne va pas pouvoir jouer ce jeu trop longtemps sans paraître suspect.
- Y aurait moyen de se magner le fion ? je demande à Marie-Emeline.
- Hé, ça va aller les amabilités, oui ? elle riposte. Je pourrais bien te foutre dehors, flic ou pas, t’es dans ma caisse ici !

Seigneur ! La voilà fâchée. Une seule chose à faire : la caresser dans le sens du poil de minou. Je lui colle un doigt dans la moniche.
- Je te promets que tu auras pris ton maxi-fade à l’arrivée si tu déhottes plus vite que ça !

Marrant comme ce simple geste la fait pousser sur l’accélérateur !
- Combien de temps jusqu’à Garibaldi ? je demande.
- Je… oh, commissaire… je… oui ! Oui ! Cinq… cinq minutes…

Je me rebranche sur le canal Eloi :
- Bon, qu’est-ce qu’il y a, demande Uduku, impatient. Tu veux plus m’aider ou quoi ?
- Mais non, ce n’est pas ça, se défend Eloi. Je veux juste…

Court silence. Pendant un instant, les clapoires sont fermés de l’autre côté de la ligne... une nouvelle voix se fait entendre :
- Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ?
- Ah Joss, lance Paul Uduku, tu tombes à pic : il allait se barrer.
- Qu’est-ce que ça veut dire, ça, Paul ? demande Eloi alors qu’il comprend très certainement qu’il s’enfonce dans la mouise.
- Et bien ça veut dire que tu vas suivre sans attendre ton copain Paul, sinon je t’orne d’un trou supplémentaire, menace le nouvel arrivant.
- Voilà qui est aimable !

Je jette un œil sur le compteur de vitesse de la môme Marie-Emeline. Elle carbure déjà à 70 km/h en pleine agglomération sous l’effet de mon petit massage de froufrou. Mais si je veux arriver à temps pour empêcher les soucis au gone, je dois presser l’allure encore. Il n’y a plus qu’une solution : là où ma dextre fait gagner quelques km/h, ma menteuse peut faire péter les compteurs ! Je m’incline et commence donc à faire tourner sept fois ma langue dans ce qui n’a que les lèvres en commun avec ma bouche. La môme attaque à gémir, et je suis un instant plaqué contre elle sous l’effet de l’accélération brutale de l’auto.

Dis-moi, et sois honnête : c’est du jamais lu, cette situation, non ? En tout cas, c’est du jamais-écrit ! T’as déjà vu James Bond ou Tintin en train de brouter une bonne amie pour la faire appuyer sur le champignouf tout en écoutant par téléphone interposé un poteau se faire serrer par des voyous crapuleux ?

En tout cas, j’ai trouvé l’essence de Marie-Emeline, son carburant à elle, ce qui la fait avancer : la luxure. C’est qu’elle met la gomme, la petite. C’est fou, quand on y pense ! Des excitées pareilles, y en a pas moult... Je me demande comment ça turbine dans sa tête... Dans sa capsule céphalique, c’est phallique, j’ai l’impression !

Mais revenons à nos Motorola :
- Mon pauvre vieux, lance Paul d'un ton badin, te voilà dans une belle situation !
- A qui le dis-tu ? peste Eloi. Tu peux toujours courir pour le soutien en Arnaques Appliquées. On m’y reprendra, tiens, à rendre service !
- On t’y reprendra surtout pas à foutre ton tarin dans des zones où tu n’es pas le bienvenu, lâche la troisième voix, celle du dénommé Joss.
- C’est la merde ! ponctue Eloi. Qu’est-ce que vous allez faire de moi ?
- Ta gueule.

Dans l’Austin Mini, l’envolée finale n’est plus très loin. Je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour le môme Eloi. Une sorte d’instinct paternel, tu crois ? Ce jeune type qui me rappelle Toinet, ça me ferait mal au dargif qu’il se ramasse dans cette histoire. Et puis, merde : je me suis foutu de sa gueule quand il m’a déballée son histoire de sérial killer à l’Isara : maintenant, le minimum c’est de résoudre ce merdier, et qu’il soit là pour entériner l’exploit, nom de nom !

- Marie-Emeline, mon doux cœur, sommes-nous bientôt arrivés ?
- Rah me laisse pas me refroidir ! rouscaille la rousse caille. Deux minutes si tu reprends toute de suite, trois si tu lambines bêtement !

Je replonge illico dans la toison, reprenant mon improbable turf catalyseur d’allure automobile.
- Paul, plonge donc le nez de curieux de ton ami dans ce mouchoir, ça va le calmer un peu, annonce Joss dans mon oreille.
- Dans les films, pour faire taire le gentil, le méchant lui assène un coup de crosse dans la calebasse, fait remarquer Eloi avec un sang-froid que n’aurait pas eu Sancho. Vos méthodes manquent totalement de classe…

S’ensuit (sang suisse hanse huis sangsue y sans suif) un bruit de lutte assez bref, puis un silence saoul d’Ain (01). Le môme a respiré ce que j’imagine être du chloroforme, et il est désormais dans les vapes. Restent nos crapules :
- On va pas le tuer, non ? demande Paul Uduku.
- Non : le commissaire doit le savoir vivant pour nous refiler toutes les infos dont on a besoin. San-Antonio est un balèze, s’il se rend compte qu’on le roule, ça pourrait mal tourner pour nous. La vie de ton pote assurera sa docilité. Fouille-le !

Hop-hop-hop ! Je m’empresse de raccrocher. Faut surtout pas que ces rigolos sachent que j’ai tout entendu. Quand ils trouveront dans sa poche le portable d’Eloi (table des lois !), il ne doit pas indiquer connement « San-Antonio – en ligne ». Dans le genre ballot, ce serait le pompon, non ?

L’oreille et l’esprit libre, je peux désormais m’occuper avec un peu plus d’attention de la miss Nympho qui me conduit. Note que je pourrai tout arrêter : la séance de bouche à fouffe et la course contre la montre. Pardi ! Je sais maintenant qu’Eloi ne risque rien dans l’immédiat. Mais je suis gentleman et je tiens à être contractuellement inattaquable. Il faut donc, vu tous les risques qu’elle prend, que Marie-Aime-Pine prenne également du plaisir, puisque je m’y suis engagé (au sens propre comme au figuré) ! Un détail marrant : bien que rouquine, elle ne pue pas de la chaglatte ! Me demande pas pourquoi, mais niveau odeur, elle me fait plutôt penser à un bon muscadet.

[1] Comme cette phrase !
[2] Deux membres de l’académie française ont eu une attaque lisant « quimper » et « superfétatoire » dans la même phrase. Si les autres l’avaient également lu, ils auraient probablement subi le même sort.
[3] Une vraie excitée, cette Marie-Aime-Bite !

vendredi 19 février 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 9

Sous-terrain ≠ entre tes reins

- Alors je l’ai bien profond avec ma lubie des patronymes prénonymiques[1] ? demande Eloi au volant de sa twingo.
- Navré, r’éponge. Ça m’en a tout l’air. A moins que cette affaire soit encore plus compliquée qu’elle en a l’air, et que l’explosion de ce soir n’ait rien à voir avec le reste.

Le gone a l’air dubitatif. Il me demande, non pas en mariage, mais en substance :
- T’y crois, toi ? Une simple vengeance d’aide-labo frustré ?
- Honnêtement, non.
- Remarque, cette fois-ci y a eu trois victimes, plus un blessé, tente Eloi… une explosion c’est moins précis qu’un coup de ya sous la gorge. Peut-être qu’il y a eu maldonne ? Y avait pas un Xavier Bertand, un Thierry Henry, dans la salle ?
- Et non ! D'ailleurs, c’est justement le caractère aléatoire d’une explosion qui me laisse à penser que c’est bien Gigonnade qui était visé. Impossible de prévoir qui s’assied au premier rang avant le début d’un cours, pas vrai ? La seule certitude de Reliure, c’était que Gigonnade ferait fonctionner le moteur à explosions.
- Admettons. Alors je vais jeter ma belle liste de prénoms-doubles dans les prochaines gogues que j’aurais l’occasion de retapisser. Et en attendant ?
- En attendant, on travaille sur le peu d’indices qu’on a. Sur mon injonction express, Mathias doit être en train de se précipiter à l’Isara à l’heure actuelle. Je veux en savoir plus sur cette explosion et sur Jeannot Reliure. Je veux savoir si c’est lui qui a écrit la lettre dont je t’ai parlée.
- Et nous ? Qu’est-ce qu’on va foutre à Chiasseux ?

La question est posée à l’instant même où nous entrons dans cette petite ville de la banlieue Lyonnaise.
- On va chez Reliure.
- Ah ? s’étonne Eloi. Je croyais qu’on s’en tapait, de lui et des exécutants des meurtres ? On se concentre pas sur les commanditaires ?
- Si fait ! Mais Durêve est dans la nature, impossible de le cuisiner… nous savons d'ailleurs qu’il n’a pas pu commander l’explosion de Gigonnade. Reliure a donc eu affaire à quelqu’un d’autre ! Essayons de retrouver ce brave aide-labo.
- Et tu crois qu’il sera resté chez lui à nous attendre, peut-être ?
- J’ai donné son signalement aux matuches qui ont rappliqué à l’Isara après le teuf-teuf du labo de physique, mais en attendant que ça morde –si ça mord– nous n’avons aucune autre piste. Et puis, se faire capter chez lui au moment de fuir, Enkula l’a bien fait. Nous avons à faire à de petites frappes, gars, pas des grands pros. Reliure pourrait très bien croire que sa lettre ne sera trouvée qu'un peu plus tard. Comment pourrait-il deviner qu’il y avait un flic génial sur place au moment de l'explosion ? Tiens, arrête-toi là, il y a un plan de Chiasseux sur cet abris-bus.

A l’aide du plan et de l’adresse inscrite sur le courrier que j’ai prélevé sur le bureau de Reliure, nous retrouvons ce qui doit être la résidence de monsieur Jeannot Reliure (honnêtement, avec un nom pareil, c’est peut-être mieux qu’il n’ait pas été prix nobel). Une bicoque minuscule dans un jardin en friche qui ferait gerber Indiana Jones en personne. J’ouvre le portail en encourageant le jeunot à me suivre. Etonnant : il arrive à être sur mes talons sans me marcher sur les nougats !
- Hardi, gone !
- Encore heureux que je ne m’appelle pas Françoise ! spirituelise-t-il.

Autant te dire que je laisse le bas de mon fute dans les ronciers qui jalonne l’allée menant au pavillon. Mon ami le sésame joue à « ouvre-toi » avec la lourde, et nous entrons par une cuisine cradingue. Ça ressemble beaucoup au bureau de Reliure, ici : c’est foutraque à souhait. On y retrouve des câbles, des rouages, des appareils inchiables, chaque tiroir et chaque placard dégobille des tas de trucs en ferraille ou en toc.

- Reliure, c’était un autiste, dans son genre, commente Eloi. Jamais sorti de son placard, sauf pour ranger et déranger le matos pour les cours de Gigonnade. Bien le genre à n’avoir jamais touché une fouffe. Ce bordel chez lui, ça confirme.
- Et pourtant ! objecté-je. Mate ces photos que j’ai prise dons son burlingue, à l’Isara : y a constamment une mocheté à son côté.
- Sa sœur ? suggère Eloi en s’approchant pour reluquer.

Je regarde attentivement le cliché. La… comment dire ? Allez, disons la « femme » que Reliure tient par l’épaule a une belle moustache, et sa coiffure est la même sur la tête que sous les bras : touffue. Ce serait bien le genre de Béru, de par son calibre pachydermique. De son côté, Reliure est gaulé type crevette, imberbe. Je scrute les traits des deux personnages : non, pas d’air de famille.

- D’ailleurs, ajouté-je en entrant dans le salon (à moins qu’il ne s’agisse d’une décharge publique), regarde la photo sur la plage : il a la main dans le décolleté de la baleine. Pas très famille, comme pose.
- C’est sur la Côte, commente Eloi. Je crois me souvenir que Reliure est Niçois.
- Ô Niçois qui mal y pense ! ricané-je en désespérant toutefois de trouver quoi que ce soit dans ce foutoir.

A moins qu’on dise « ô Niçois qui malle y pense » ? J’aperçois justement une belle grande malle en osier étonnamment dégagée du chambard ambiant. Si elle est dégagée, c’est qu’on y a mis ou enlevé quelque chose récemment, non ? Et si ! Banco ! On y a mis, je vais te dire quoi, le cadavre de la grosse baleine des photos. Elle est mortibus, et en plus elle fouette un maximum, on dirait bien qu’elle a vomi son plat de spaghetti-choux-rouge-tripes de midi avant de clamser.

Un mort ne sait pas qu’il est mort : ce sont les autres qui s’en attristent ou s’en réjouissent. C’est pareil avec ceux qui puent, tout le monde le sent sauf eux (mais personne ne s’en réjouit). Dans le cas présent, j’ai la double penne (comme dirait une de mes amies porte-blindée) : je déplore une morte qui schlingue. Eloi n’a pas capté ma découverte, il est toujours dans la cuisine, sur une des photos piquées dans le bureau de Reliure.

- Marrant, dit Eloi, il y a exactement la même photo sur le frigo, mais les bibelots sur le mur ne sont pas placés pareil.
- Pardon ?
- Regarde celle-ci, insiste-t-il. Y a lui et sa bonne amie, devant la cheminée, sur les deux images. Mais derrière eux, au mur, y a tout un tas de trucs inutiles qui sont agencés différemment.

Je retapisse les deux clichés et constate qu’ils ont été pris dans le salon que je viens de quitter. En effet, une demi-douzaine d’objets orne le mur avec dégoût : une assiette par ci, une vierge Marie par là, tu mords ? Ce genre de trucs, placés sur des appliques murales. Ce qui est étonnant, c’est que les deux photos semblent avoir été prises au même moment. Se prendre en photo dans son salon, c’est tartignole. S’amuser à le faire deux fois le même jour en changeant l’arrière plan ne rime pas à grand-chose. Il doit y avoir un sens à ce micmac, comme dirait mon pote MacMick l’écossais.

- Suis moi au salon, gone, et munis-toi d’un pince nez, y a le cadavre de la grosse dans une malle.
- Tu dérailles ? s’écrit Eloi.
- Pas du tout, et heureusement : je déteste me foutre de la graisse sur les pognes. Arrive un peu !

Nous sommes dans le salon. Je sens qu’Eloi n’est pas très à l’aise avec le corps de médème à côté de lui, mais j’en ai classe. Les babioles, sur le mur, sont exactement dans le même ordre que sur l’une des photos. Une à une, je les change de place pour qu’elle forme le même motif que sur l’autre cliché, sans vraiment savoir à quoi ça rime (à part avec éméché, pêché et taché).

- De quoi est-elle morte ? demande Eloi, la voix mal assurée (il n’est pas encore passé à la Matmut).
- Poison, laconiqué-je en maniant les bibelots.
- Reliure, tu crois ? Ce soir, juste avant de se barrer sous les tropiques ?
- Pas possible ! La vomissure m’a l’air bien sèche. Cette lady est passée de vie à trépas plus tôt, ce matin peut-être.
- Ouais, bon, ça n’empêche que c’est sûrement Reliure qui a fait le ménage, non ? On devrait quand même appeler les roussins, tu crois pas ?
- Et moi, je suis quoi ? je lance en échangeant de place une figurine moche représentant une tortue avec une minuscule horloge.

Ayé, c’est fini ! J’ai l’air tarte. Sais-tu pourquoi ? Parce que rien ne se passe. Pourtant, tout est en ordre… « Clac ! ». Un déclic se fait entendre (disons plutôt un déclac). Soudainement, le fond de la cheminée se met à pivoter, ouvrant grand sur un boyau plongeant dans le sol et équipé d’une échelle.

- C’est du beau boulot, je commente. Les bibelots que j’ai trafiqués devaient faire le même poids à quelques grammes près. Placés aux bons endroits, ils créent un contact qui permet à la trappe de s’ouvrir, ou de se fermer. Et les photos servent d’antisèches… Tu me suis ?
- Bin oui, tant qu'à faire...

J’entame la descente en plongeant dans l'obscurité (à défaut de plonger dans le stupre, comme disait Brassens). En quelques échelons, je touche le sol. Il fait noir, ici, dis-donc. Je sors ma boite d’alloufs. Les allumettes, en les grattant, tu les allumes. La même recette n’a pas les mêmes effets sur une gerce, hélas ! La petite flamme me permet de trouver un interrupteur que j’enclenche. Nous sommes dans un joli sous-sol aménagé. C’est plus propre, plus confortable qu’en haut : tu trouves deux canapés, un frigo, une table à manger entourée de chaises, un tapis, et, au fond dans une alcôve, un lit double moelleux, aux draps roses, avec quelques accessoires types fouet et menottes.

- Hé bin ! s’exclame Eloi depuis le cinquième échelon. J’aurais jamais cru que ce type pâlichon qui préparait les TP de physique pouvait avoir une double vie ! Tu crois qu’il fait partie d’une organisation secrète ?
- Je ne pense pas. Reliure s’est construit un joli petit cocon pour forniquer tranquillement avec miss Bourrelet, rectifié-je. Un refuge pour oublier les cons qui le brident à l’Isara, pour avoir un aspect un peu secret dans sa petite vie de peigne-cul. Mais je ne pense pas que cette pièce secrète ait un quelconque rapport avec notre affaire.
- Tu as peut-être raison… un baisodrome sous-terrain, manière d’être assez excité pour grimper bobonne… hé ! Là !

Le gone montre quelque chose à mes pieds que je n’avais pas remarqué en descendant à cause de l’obscurité, et pas regardé une fois la lumière faite, car on regarde rarement ses pieds quand on découvre une pièce. Qu’est-ce que c’est ? Tu es trop perspicace ! Je renonce donc à te dire qu’il s’agit du corps de Jeannot Reliure. Sans vie, bien sûr. En revanche, je suis bien obligé de te dire qu’il a, comme sa bonne amie, une flaque de gerbe (bien plus fraîche, cependant) sur le thorax.

Toi, bête à manger du foin, ou pire ! du saucisson industriel, je te sais susceptible de te perdre en forêt. Moi, au niveau supérieur, je me perds en conjectures.

[1] Quel mot superbe ! Je regrette de ne pas l’avoir inventé moi-même. Le commissaire S-A crée des mots avec bravitude. Signé Ségolène Royale.

mercredi 17 février 2010

San-Antonio à l'Isara : Chapitre 8

Plein de mystères valent plus qu’une seule Miss France

- Oui Patron ? demande Mathias, car c’est bien de lui dont il s’agit, qui voudrais-tu que ce soit !
- Quoi de neuf à la morgue, Rouillé ?
- L’expression me parait mal choisie ! remarque le Rouque. Enfin quoi qu’il en soit, j’ai inspecté les deux morts comme vous l’aviez demandé. Du travail de pro ! Et ça m’étonnerait bien que le polonais dont je vous ai faxé le casier y soit pour quelque chose. C’est bien trop fignolé pour un maniaque de la gâchette comme lui.
- D’autres remarques ? je lui demande, bien qu’il ne s’appelle pas Erich Maria.
- Oui, deux. D'une, j’ai remarqué de petites traces de brulure sur les mimines de Pierre Charles. Ça ressemble vaguement à un début d’« interrogatoire forcé » qui n’aurait pas été poussé bien loin, alors que dans le sang de la demoiselle, j’ai relevé des traces de sédatifs. De deux, le surineur est droitier, j’en suis sûr, alors qu’il semble bien que l’encordeur, lui, soit gaucher. Je conclus que les meurtriers sont à distinguer, la méthode étant bien différente à chaque fois -mégots puis corde, sédatif puis lame.

C'est un indice qui en vaut dix !
- Super boulot, Mathias. Je te confie une nouvelle tâche : file à l’Isara et inspecte, non pas les trois cadavres qui s’y trouvent, mais les vestiges du moteur à explosions de la salle de physique. Rencarde-moi sur le type de bombe avec lequel on l’a piégé, tu veux ?
- Ce sera fait.
- Ah ! Et j'oubliais : je te laisse ici quelques papelards : je voudrais que tu me compares plusieurs écritures.
- Banco, Patron, j’arrive.

Ce cher Mathias ! Des types comme lui, tu leur files une goutte de pisse et ils te trouvent un crime, son auteur, sa victime, son mobile, son alibi et les 12 manières l’amener à avouer ! Coup de Grelot suivant…

- Allo ? interroge, comme bien d’autres en ces circonstances, l’organe du négro spirituel.
- C’est ta carrière qui va y finir, à l’eau, si tu ne me dis pas immédiatement comment les choses ont avancé à Paname !
- Sana ?
- Lui-même. Et impatient de t’entendre, bronzé. T’étais pas censé me tenir au jus ?
- J’allais justement te juter !
- Me mettre au parfum ?
- J’allais justement te parfumer !
- Me tenir au courant ?
- J’allais justement t’électrocuter !
- M’affranchir ?
- Pas la peine, tu es déjà timbré !
- Trêve de calembours douteux, Noirpiot. Au rapport ! Tu ne vas quand même pas oser m’affirmer que rien n’a évolué de ton côté ?
- Non, non, y a du neuf.
- Alors annonce !
- Comme je te l’ai dit tout à l’heure, nous avons très vite retrouvé la trace de tes deux suspects. La présence d’Enkula en France était connue, et nous avons, dans les fichiers de la Rousse, l’adresse d’une de ses planques. Une équipe s’y est rendue sans trop d’espoir, mais contre toute attente, ce branque était encore là. Après un épisode version courte de Fort Alamo, il s’est rendu.
- Bon, ça ! Et Yvan Durêve ?
- Le barbu est plus malin : il a été repéré par hasard par une patrouille qui l’a pris en filature en attendant du renfort. Il a sans doute grillé la manœuvre : il s’est dirigé vers Chatelet-Les Halles, la station de métro/RER la plus inchiable de Paname, où il s’est volatilisé. Les roussins qui l’avaient pris en chasse n’ont pas deviné tout de suite qu’ils avaient été gaulés : ils ont fait arrêter le trafic ferroviaire et fait bloquer toutes les issues le plus discrètement possible. Mais Durêve avait sans doute mis les bouts depuis longtemps.

Dans ma salle de classe de l’Isara, je sors mon calepin magique où je griffonne rapido un schéma, tout en interrogeant :
- A quelle heure Durêve a-t-il été vu pour la dernière fois avec certitude ?
- Disons un peu avant 16 heures.
- Ok. Je dirai même plus, Négus : bilb’ok, j’ok, r’ok, kara’ok ! Tu t’es chargé d’interroger le Polak ?
- C’est en cours ! affirme le tout noir. J’ai fait rapatrier Enkula jusqu’à chez moi. Ramadé, malgré son état de fatigue, a concocté un cocktail sénégalais qu’on appelle chez nous l’Avoutou’oujpett. Un truc très odorant qui vaut les meilleurs sérums de vérité occidentaux. Capote Trouée l’interroge actuellement dans la salle de bain.

Capote Trouée est l’un des marmots de Jérémie. Je sais qu’un esprit obtus comme le tien conçoit mal qu’un commissaire de police laisse le fils d’un de ses subordonnés interroger un suspect au moyen d’un cocktail pas très net. Mais j’ai toute confiance : Capote Trouée est un débrouillard, et les tambouilles et manipulations sénégalaise des Blanc m’ont suffisamment de fois tiré de la mouscaille pour que je m’en défie.
- Ah, annonce Jéjé, le voici justement avec le rapport, tu veux l’entendre ?
- Capote Trouée a rédigé un rapport ? interrogeavecétonnement-je.
- Ce petit con s’est mis en tête de rentrer dans la volaille ! lâche le painted-in-black avec agacement. Je lui ai répété cent fois qu’on ne rencontre personne de fréquentable dans ce milieu, mais cette tête de bois ne veut rien entendre.
- Fais péter le rapport, quoi qu’il en soit !

Au bout du fil, j’entends Monsieur Blanc se saisir d’une feuille de papier. Un court silence s’ensuit, pendant lequel j’imagine l’ami Ricoré survoler la prose de son fiston. Je lui rappelle que j’attends :
- Alors ?
- Alors j’ai peur que tu n’ailles pas bien loin avec ça.
- Le Polak ne sait rien ?
- Non. Il avoue le meurtre, mais il affirme n’avoir eu de contact avec personne d’autre que Durêve. On lui a promis 9 250 euros pour refroidir un gazier qu’il ne connaissait ni des lèvres ni des dents… Je te signale que dans « deux cent cinquante », « cent » ne prend pas de « s ».
- Et dans « amour violent » il n’y a pas de tendre « s », et alors ? m’étonné-je.
-‘scuse-moi Antoine je parlais à Capote Trouée.
- Plus tard, la leçon, je ronchonne. Quoi d’autre, dans ce rapport ?

Bruits de paperasse qu’on brasse, puis nouvelle réplique de mon Sénégalais favori :
- C’est Durêve qui est venu le chercher chez lui aujourd’hui, il l’a emmené dans une station de métro, lui a désigné un jeune type, et lui a défouraillé. Ils sont repassés à Duroc un peu plus tard pour vérifier que la cible était bien toujours par terre. Alors un flic leur a collé au cul –je te signale que ce genre d’expression n’est pas à placer dans un rapport de police !
- Abrège ! Tu auras tout le temps d’apprendre à ton fils comment rédiger un rapport de premier ordre ! Des bombes explosent, ici, et j’ai besoin d’infos.
- Bon, bon. Ils ont décidé de buter le flic : il y a eu un cache-cache express dans le métro, mais le flic leur a échappé – c’est toi, non, d’ailleurs, ce poulaga ? Finalement Durêve lui a filé ses pourliches avant de se barrer.
- Sans dire à Enkula de jouer cassos de Paname en quatrième vitesse ?
- Hé non ! confirme Jéjé. C’est le Polak qui a pris seul l’initiative de décamper. Il préparait ses bagages quand la volaille a donné l’assaut.

Je réfléchis un instant.
- Tu veux mon avis, all black ? Un amateur payé 9 250 €, qu’on ne prend même pas la peine d’escamper en partant, ne doit pas représenter une grosse menace pour ses employeurs. Il sait ballepeau, et me voilà de nouveau face-à-fesse avec une impasse !
- Enkula affirme néanmoins qu’il ignore tout des meurtres de Cécile Baptiste et Pierre Charles, et surtout qu’il avait promis d’inventer une histoire bidon de règlement de compte au cas où la police le coincerait. Cela dans le but, j’imagine, de dédouaner le barbu, Durêve.
- S’il ne l’a pas fait, ça prouve que la mixture de Ramadé est efficace !
- Oui, mais ça prouve surtout que… mais ? Capote, viens par ici ! Qu’est-ce que c’est que cette série de chiffres, en bas du rapport ? Regarde-moi dans les yeux ? Je t’ai pourtant interdit de te servir de l’Avoutou’oujpett pour obtenir des numéros de carte de crédit ! En plus, tu manques de jugeotte : quitte à braquer un malfrat, autant pigeonner un qui est plein aux as. Celui-ci se fait payer une misère, et en liquide ! Si tu veux de la monnaie, prend un ou deux bifton dans ses poches et bidonne les chiffres du rapport. Comment ça c’est déjà fait ? T’entends ça Antoine ? C’est chié, non ?

Je raccroche.

Il y a un certain nombre de choses que je n’aime pas, dans la vie. Par exemple, écouter un politicard, tiens. Ça, c’est chiant, pas vrai ? Je parie un pot-à-eau contre un pot de vin que toi aussi, ça t’endort, mais que tu fais semblant d’en regarder un de temps en temps afin de passer pour un intellectuel, et une fois que ta femme est partie se coucher, tu zappes sur le foot ? Et bien moi je ne regarde jamais, c’est bien trop barbant, mais également assez rasoir (paradoxe amusant !). Pourtant, je serai prêt à subir l’intégrale des discours de Balladur (quel tonus, cet Edouard), là, maintenant, si seulement ça pouvait rendre mon enquête un peu plus lisible. Je jette un coup d’œil au schéma dont je te parlais il y a peu. Il prend la forme d’une ligne chronologique approximative de ce type.

dans la matinée : Durêve contacte Fabien Henry

13h pétante : meurtre à Duroc par Enkula

13h30 ou un peu après : je suis sur place

15h : je prends le TGV


16h environ : Durêve disparait à Chatelet

17h : j’arrive à Lyon
17h30 : je perds du temps chez Deboeuf

18h environ : Jeannot Reliure installe la bombe
18h30 bien tassé : j’arrive à l’Isara
19h : explosion

(C’est rudement pratique, les stylos à quatre couleurs, tu n’es pas d’accord ?)

Ce que je tire actuellement, cher ami lecteur, ce n’est pas miss France. Heureusement, d’ailleurs ! Les Miss, toi, tu crois bêtement que ça sert à élire la plus chouette fille de France. D’entrée, le principe est bidon comme mon pote Jerry Can, entre parenthèses ! Ce qui est beau chez les gerces, c’est leur diversité. Un coup à brouter des poils blondinets, un coup à contempler une peau bronzée ! Un coup à profiter la maniabilité d’une toute petite, un coup à savourer les caresses d’une grande ! Mais là, nib ! Le jour de Miss France, tu vois 100 fois la même fille ! Même taille, mêmes mensurations, même sale gueule. Tu parles d’un éventail décevant (dès ce vent) ! A ce compte là, pas la peine d’aller en chercher une dans le Doubs et une en Haute-Marne. Et puis, franchement : tu les trouves pas moches, toi, ces poupées maquillées à la truelle, peu mais mal fringuées, crispées des zygomatiques ? Tu ne trouves pas ça tarte, cette dégaine qu’on leur donne ? Tu les trouves pas cons comme leur con, ces boudins, par-dessus le marché ? Une de mes amies, pourtant moche comme un pou, a été de refusée au concours des Miss. Motif ? QI trop élevé ! Alors non merci, très peu pour moi. Des michetons, j’en ai eu un peu plus que ma part : aucune ne ressemblait à Miss France, et je t’affirme que ce n’est pas dommage.

Bon. Je disais que je ne tire pas Miss France actuellement, car je tire plutôt les enseignements de ce schéma. Et voici ce que je déduis : même en coupant au plus court, Yvan Durêve n’a pas pu quitter Paris, interroger un nouveau contact (Gigonnade ? Pointe ? Belleride ?) et donner le feu vert à Jeannot Reliure pour le moteur à explosion une fois l’entretien terminé. Quelqu’un d’autre l’a-t-il fait à sa place ? De la même bande ? L’initiative de Reliure est-elle liée au reste ?

Oui, je le pense. Reliure a maquillé son geste en le justifiant par la rancœur, mais s’il a tout fait péter, c’est qu’il avait l’assurance d’une retraite sûre. Sa vie d’assistant-labo ne comprenait certainement aucune échappatoire fiable : quelqu’un est venu lui proposer cette échappatoire… c’est la perspective d’une nouvelle vie qui a convaincu Jeannot. De la même manière que quelques 10 000 € ont convaincu Enkula Jacek de ressortir l’artillerie.

J’ai à faire à une bande pas forcément très vaste, mais qui sous-traite. Mathias affirme que les deux premiers assassins sont à distinguer : pas la même spécialité, pas le même mode de fonctionnement. Celui qui a pendu Pierre Charles et celui qui a suriné Cécile Baptiste sont probablement deux malfrats de bas étage qui ne savent rien, tout comme Enkula. Pour stopper la tuerie, je dois oublier ces truands collatéraux et m’attaquer à la direction du gang. De ce gang, je ne connais qu’une tête : Durêve. Mais où est-il, celui-là ?

Ma parole, j’ai passé ce bouquin au pèse-mystère : c’est du lourd !

lundi 15 février 2010

San-Antonio à l'Isara : chapitre 7

Je me rends compte que je n'ai pas mis de C majuscule à "chapitre", comme je le fais normalement. Mais je me suis dit que si je ne le disais pas , personne ne le remarquerait.

Où l’on pourrait confondre « physique cantique » et « marche funèbre »

Prendre trop de liberté, c’est en priver les autres. En m’autorisant des allers-retours dans la chronologie, je t’enfonce dans une perplexité qui te perd, te plexe, et te ité, me trompe-je ? Il est donc nécessaire de faire un point : •

Mouais. Bon, non. Cette petite fantaisie rédactionnelle ayant bien du mal à m’amuser moi-même, je vais rapidement passer outre pour te faire un topo de la situation actuelle : je suis à l’Isara, du moins dans la partie du bâtiment qui n’a pas été soufflée par l’explosion qui achevait le chapitre 6, si tu te rappelles bien.

Cette explosion, tu vas le découvrir, n’a pas achevé qu’un chapitre ! Mais pour l’heure, contente toi de me contempler en train de me lever soudainement dans le but de me précipiter vers la porte de la salle d’étude où nous taffions, Eloi et myself.
- Reste ici, gone, intimed’untonsansréplique-je.
- C’est ça, réplique pourtant Eloi, pour roussir gentiment avec le reste du bâtiment ?
- Pile-poil, gars !
- T’es louf ! s’exclame le gone.
- Réfléchis, gamin : un gars a probablement provoqué cette explosion, t’es d’accord ? Et ce gars, je le connais bien pour une raison simple : c’est moi qui écris ce bouquin (un bouquin qui fait péter le suspensomètre, avoue-le !), et donc moi qui invente ses personnages. J’ai bien peur que notre manipulateur d’explosif n’ait aucun projet positifs pour nous deux. Moi, mes lecteurs le savent : je suis rôdé, j’ai une assurance béton. Toi, pour le danger, tu n’es pas couvert tout-risque ! Donc, par sécu, tu resteras ici pendant que je me précipite sur les lieux du sinistre (que j’imagine sinistre) !

Pour avoir l’air ferme, je te donne un conseil : munis-toi d’un tracteur, d’une vache, d’un cochon et d’une parcelle de maïs. Moi, à part mon côté volaille, je n’ai rien de tout ça sous la main, je me contente donc d’un claquement de porte tonique pour convaincre le gamin de rester là où il est. L’auteur de l’attentat, s’il ne s’est pas déjà esbigné, doit avoir mis la fuite (de gaz probablement, vu le souffle provoqué !) en tête de ses priorités, je ne conçois pas qu’il prenne le temps d’ouvrir toutes les portes du bâtiment. Le môme est donc en relative sécurité.

Je file vers le premier escalier venu qui ne tarde pas à être un escalier parti. Je suis à l’étage de l’explosion, et des dizaines d’étudiants courent un peu partout et dans tous les sens, cherchant à fuir. Je fends cette bordélique foule avec énergie et me fraye un passage jusqu’au laboratoire de physique. Je ne t’ai pas dit que l’explosion s’était produite dans le laboratoire de physique ? Sans doute parce que je le découvre tout juste : c’est écrit sur la porte éventrée que je viens de franchir.

Le premier bilan s’avère plutôt négatif ! Une bouillie informe est répandue sur l’estrade de la salle… Je pose plusieurs hypothèses, si tu le permets ? Merci, tu es bien aimable. Hypothèse 1 : cette bouillie, avant l’explosion, devait avoir deux bras, deux jambes, une tête. Hypothèse 2 : assemblés, ces divers éléments constituaient un professeur. Hypothèse 3 : je n’apprendrai rien dans l’immédiat si je n’oriente pas mes investigations dans une autre direction.

Dans la salle, restent trois individus à forme encore humaine, au premier rang. Trois mecs ! Sûrement des gars arrivés en retard : tu le sais comme moi, les garçons se placent toujours au fond quand ils le peuvent : de là, les dargeots sont plus facile à mater et les mots-croisés plus faciles à remplir. Le premier étudiant est cloué à sa chaise par une bizarre pièce de métal qui lui transperce le bide.

- Comment tu t’appelles, toi ? lui demandé-je, car tu vois, je ne perds pas mon enquête de vue ! et enfin quoi ? le type va claquer sous peu, je vais quand même pas lui demander « comment ça va » ! Ce serait une question par trop rhétorique !
- Benjamin Pointe, glaviote-t-il en même temps qu’un filet de bave plus rouge qu'un steak à la sauce Staline.
- C’est le prof qui a dégusté, là-bas, sur l’estrade ?
- Affirmatif, suffoque le pauvre Pointe. Il a entamé sa démonstration sur le moteur à explosions et ça s’est mal passé. Il foire toutes ses manip’, ce con !
- Son blaze ?
- Jean-Noël Gigonnade. Dites, vous savez si une ambulance est en route ? Me concernant, ce serait pas du luxe…

Ce que tu ne sais pas sur Benjamin Pointe, ô lecteur, c’est que le premier mot qu’il a baragouiné étant bambin, ce n’était ni « maman », ni « papa », ni même « popo », mais « luxe ». L’originalité est d’autant plus grande que c’est également le dernier mot qu’il aura prononcé : Pointe vient de défunter à l’instant.

Je continue ma besogne auprès du second jeunot. Il a une pièce de métal identique à celle de Pointe à travers le sternum. Je devine à présent qu’il s’agit d’un piston du moteur à explosions.
- Oh, gars, quel est ton blaze ?
- Fleurk glorg ! crachote-il.
- Pardon ?
- Florent.
- Florent comment ?
- Belleride.

Tu me trouves un peu limite, non, de sonder ces agonisants sur leur patronyme. Mais je te le répète : faut parfois être pragmatique. Ce qui fait de moi un enquêteur hors-pair, c’est ma capacité à hiérarchiser les urgences, vois-tu ? Ces jeunes gars sont en train de mourir de toute façon, et ce n’est pas en leur fredonnant une berceuse que je les sauverai ou que j’avancerai dans ma gamberge !

Et en l’occurrence, je turbine à pleine caboche : cette explosion, j’en suis sûr, n’est pas une erreur de manip’ du professeur Gigonnade. Quelqu’un continue à faire du nettoyage dans l’effectif de l’Isara… Et je ne peux m’empêcher de penser à la concordance des doubles prénoms (même si je subodore que c’est une piste bancale), c'est plus fort que moi ! Et donc par extension plus fort que bien des gens ! Cette fois-ci, pourtant, ça ne colle pas. A moins que…

Je regarde le troisième étudiant demeuré en place après l’explosion. Qu’est-ce que tu en penses ? Ce serait peut-être bien d’aller au bout de la logique et de lui demander, à lui-aussi, quelques tuyaux sur son état civil, mmh ? Je jette un dernier regard sur Florent Belleride : il vient de caner, à son tour, un air de grande surprise définitivement imprimé sur son visage figé pour toujours
[1]. Il se savait mal en point, mais il ne pensait pas lâcher la rampe si vite, apparemment. Il s’est fait surprendre par la faucheuse, si bien qu’il ne saura jamais qu’il est décédé. Être mort, c’est comme être cocu, quelque part : tout le monde en est informé avant vous !

J’interroge (et rencontre) ce troisième type.
- Et toi, mec ? On t’appelle ?
- Dites, vous charriez ! il rouscaille. Vous croyez que c’est la bonne question ? Y a eu mort d’hommes, ici ! Vos interrogatoires sont déplacés, mon vieux.

Allons bon !
- Va pas falloir garder ce ton, je réplique. Je te signale que c’est moi qui écris ce book. Or, je te signale que j’ai pas encore rencardé mes lecteurs sur ta blessure. Si tu ne réponds pas, je te réserve le même sort qu’à Pointe et Belleride, vu ? Si t’es plus docile, tu resteras vivant.
- Et je pourrai me taper la plus chouette des nanas de ma promotion avant la fin de l’histoire ?

Lui, alors ! Bon, c’est pas vraiment le moment de pinailler.
- Accordé, conclus-je.
- Dans ces conditions…
- Maintenant accouche, syndicaliste en herbe : tu t’appelles comment ?

In petto, je me dis que si son nom devait être un prénom, alors Bernard Thibaut lui irait bien !
- Jean-jean.
- C’est quoi, Jean-Jean ? Nom ? Prénom ? L’un et l’autre ?
- C’est mon prénom ! Je m’appelle Jean-Jean Debazz.

Bon ! Aucun double prénom dans les victimes ou potentielles victimes de cet attentat ! Je ne sais pas si je dois bicher ou pas en apprenant ça. Ça élimine une piste, certes, mais une piste à laquelle je ne croyais pas à 100%, ni à Saint-Pourçain (Allier), d’ailleurs.
- Hé, lance Jean-jean. Puisque je serai sauvé, vous pourriez me dire pourquoi je me suis pas barré avec mes camarades ? A choisir, je ne serais pas resté ici, moi !
- Parce que tu es blessé au pied, nigaud ! Un vil vilebrequin t’as brisé plusieurs métatarses.
- Ah oui, tiens ! Zut ! Avec un plâtre, ça va pas être facile de sauter la plus chouette nana de ma promo !
- T’emballe pas, Debazz, j’ai d’autres questions, d’abord : d’où vient le moteur à explosions qui a servi pour la démonstration ?
- De l’ancienne BX du professeur Gigonnade. Il s’en sert chaque année pour les cours de thermodynamique.
- Ce moteur, où est-il remisé, normalement ? Qui l’a amené ici ? Et quand ?
- Il doit passer l’année dans le bureau de l’assistant de Gigonnade : Jeannot Reliure. C’est lui qui prépare le matos pour les manipulations. Il a du l’emmener ici juste avant le cours, vers les 18 heures, je suppose.

Ma montre n’est pas rancunière, tu sais : alors que je le lui donne jamais rien, elle n’a jamais rechigné à me donner l’heure ! Il est 19h02. Je regrette amèrement d’avoir perdu du temps à la criminelle en arrivant à Lyon. J’aurais du venir ici, direct ! Bon, ça n’aurait peut-être rien empêché, mais il est toujours valorisant de se dire que l’on aurait pu changer les choses par sa simple présence, tu ne crois pas ? J’interviewe Jean-Jean de plus belle :
- On le trouve où, ce Jeannot ?
- Son bureau donne sur la porte, là-bas au fond de la salle.
- Merci. Je tiens ma parole : tu sortiras vivant de ce merdier.
- Hé, n’oubliez pas l’autre promesse, hein !
- Ballepeau ! je ricane. Je dois déjà me consacrer à une enquête ardue, j’ai pas le temps de verser dans le bouquin type « fesse » pour post-adolescent excité.
- Vous êtes chié !
- Reste poli, Jean-Jean : je pourrai bien décider qu’une gangrène te tombe sur le panard !

Pas téméraire, le jeunot la boucle pendant que je me dirige vers le bureau de Jeannot Reliure. C’est en fait un cagibi minuscule et sans fenêtre, surencombré de manomètres, ampèremètres, voltmètre, kilomètres, contremètres, poussetoidelaquejemymètres et autres ustensiles de mesures physiques. Jeannot n’y est pas. Dans un coin de la pièce, un bureau minable large comme une feuille de papier-cul est coincé. J’y distingue un papelard laissée là en évidence, que je subtilise et je lis :

Bande de cons !

Ça surprend, avoue ! Tu t’attendais à ça, peut-être ? Non, hein ! Oublie vite les conventions, gars : t’es dans un San-Antonio, ici ! Je reprends :

Bande de cons,
Ah, vous m’avez bien pris pour une merde depuis le début. En me collant assistant de cet illuminé de Gigonnade (un job pour demeuré !), vous avez gâché mon potentiel de prix Nobel en puissance. Vengeance ! Je me barre, non sans avoir laissé un souvenir à Gigonnade. C’est une surprise. Vous ne me trouverez pas. Allez tous vous faire sodomiser !
Jeannot, qui vous emmerde.

Bon... Bon, bon, bon. J’ai pas l’impression d’avancer des masses, moi. Car enfin, zob ! Il n’y a toujours pas le moindre début de fil conducteur dans tout ce merdier ! La lettre de Jeannot constitue certes un mobile clair pour l’explosion du jour… mais elle ne justifie aucun des trois premiers meurtres.

Je garde la bafouille de Jeannot, me saisis d’autres papelards sur son burlingue ainsi que des deux ou trois photos punaisées au mur (on y voit à chaque fois un gonze moche avec une morue : sûrement Jeannot et sa dame, ça pourrait servir) et je décarre vite fait. Avant de rejoindre Eloi, je me trouve une petite salle de classe peinarde afin de tuber Mathias, pour lui enjoindre de rappliquer dard-dard, car je sais ne pas pouvoir compter sur les labos lyonnais de Deboeuf. Je veux également appeller Monsieur Blanc, qui suit pour moi l’actualité parisienne de cette affaire. Car enfin, les seules certitudes que j’ai, pour le moment, c’est que deux zigotos ont dessoudé Fabien Henry –dis N’a-qu’une-fesse– à Paris ce midi. Et ces zigotos étaient sur le point d’être capturés il y a maintenant deux plombes.

[1]
Cette phrase est un stéréotype littéraire comme il faut en inclure obligatoirement dans un roman, parait-il. En ce qui me concerne, je trouve ça moche, chiant, raté, merdique.